22 juin 2021
Alexandre Nanot

Le Canon de Muratori

OBJET

Le canon du Nouveau Testament ne s’est pas fait en un jour. C’est grâce aux divers écrits des Pères de l’Église et d’apologètes que nous avons pu voir une liste s’établir au cours des trois premiers siècles de l’Église et qui regroupent les livres reconnus comme étant inspirés. On place généralement sa clôture au IVe siècle aux Synode de Carthage en 397 et celui de 419. On peut dire qu’à partir de cette date, le canon est clos et il le restera par la suite. Le plus ancien document connu qui fixe définitivement le canon des 27 livres est  attribué à Athanase d’Alexandrie « Lettres Festales 39 » , il date de 367.

Marcion fut le premier à proposer une liste des livres acceptés mais très vite classé parmi les hérétiques, il sera excommunié. Irénée de Lyon vers 180 énumère lui aussi une liste dans laquelle il ne reconnaît que 22 livres. On connaît celle établie par Origène en 250 ainsi que la liste établie par Eusèbe de Césarée dans son Histoire Ecclasistaique en 280. Grâce à tous ces documents, on peut voir l’évolution et le canon prendre forme. Nous constatons que certains livres tel que l’Apocalypse, Jude ou Jacques ont eu du mal à trouver leur place. Parmi tous ces documents, le Fragment de Muratori est la plus ancienne liste connue à ce jour où figurent une grande majorité des livres du Nouveau Testament.

Ce fragment dit “de Muratori” provient de la bibliothèque du monastère de Colomban à Bobbio et conservé à la Bibliothèque Ambrosiana de Milan en Italie. Il se trouvait dans un manuscrit daté du VIIIe siècle. Le fragment est écrit en latin mais l’original a été écrit en grec. On doit cette découverte au préfet de la Bibliothèque, un certain Ludovico Antonio Muratori, qui après s’être penché sérieusement sur ce manuscrit, le traduisit et le publia pour la première fois en 1740. En 1897, quatre autres fragments ont été trouvés au monastère du mont Cassin.

Portrait de Ludovic Antonio Muratori

DATATION

Pour nous aiguiller dans la datation de ce document, l’auteur nous donne un détail : Pour ce qui est du « Pasteur »,( un écrit apocryphe que l’on trouve dans les Pères Apostoliques), il vient d’être rédigé tout récemment, par Hermas, alors que son frère Pie occupait le siège épiscopal de Rome…

Nous savons donc par les sources que le Pape Pie I siégea à Rome de 141 à 156. Retenons donc la date butoir de 156. Autre détail, il est mentionné l’Apocalypse de Pierre, que l’on date généralement peu après la révolte de Bar Kokhba en 135. Cette donnée nous permet de donner une fourchette allant de 140 à 156 donc milieu du IIe siècle.

COMPOSITION

Le fragment est composé de 85 lignes écrites en latin.
L’auteur n’hésite pas à affirmer sa dévotion pour Jean mais aussi le dédain qu’il éprouve pour l’hérétique Marcion.
L’auteur du Fragment accepte les quatre Évangiles et insistant sur le caractère spirituel de celui de Jean. L’auteur attribue le livre des Actes des Apôtres à Luc ainsi que les treize lettres de Paul. Il est à noter que le livre des Hébreux n’était pas encore reconnu comme inspiré, il le sera cependant par Origène en 240. Il en est de même pour l’épître de Jacques et les deux épitres de Pierre.
Il avertit toutefois au sujet de deux lettres, celle aux Laodicée et une aux Alexandrins qui seraient soi-disant attribuées à Paul, qu’elles ne sont nullement à recevoir par l’Église.

LE FRAGMENT DE MURATORI

  • «  »…auxquels il a assisté et qu’il a ainsi rédigés (il s’agit de Marc). Le troisième livre de l’Évangile est l’Évangile selon saint Luc. Luc, qui était médecin, avait été entraîné par saint Paul dans ses voyages, qui l’avait choisi pour sa culture littéraire. Il compose son évangile en son nom propre et avec méthode. Il n’avait pas vu le Seigneur dans la chair. Il commença son récit à la naissance de Jean, selon les renseignements qu’il avait recueillis.

  • Le quatrième des Évangiles est de Jean, l’un des disciples. Comme ses compagnons d’apostolat et les évêques l’exhortaient à écrire, il leur dit : « Jeûne avec moi trois jours durant, et racontons-nous les uns aux autres ce qui nous aura été révélé à chacun. » La même nuit, il fut révélé à André, l’un des apôtres, que Jean devait tout écrire en son propre nom et que les autres réviseraient son travail.

    Voilà pourquoi, bien que chacun des évangiles commence différemment des autres, il n’y a cependant aucune différence dans la foi des croyants. Car c’est un même esprit directeur qui inspira ce qui se trouve dans les quatre récits sur la naissance du Seigneur, sa Passion, sa résurrection, sa manière de vivre avec les disciples, sur son double avènement, le premier, méprisé dans son humilité, qui déjà a eu lieu, le second, resplendissant de puissance royale, qui est à venir.

    Qu’y a-t-il d’extraordinaire que Jean, jusque dans ses lettres, exprime toutes choses avec tant de hardiesse, en disant de lui-même : « Ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont entendu, ce que nos mains ont touché, nous l’avons écrit. » Il se déclare non seulement témoin oculaire et auditeur, mais encore historien de tous les miracles du Seigneur, dans l’ordre où ils se sont passés.


  • Les actes de tous les apôtres ont été rédigés dans un seul livre. Luc déclare à l’excellent Théophile que tout s’est passé en sa présence, comme il le montre d’ailleurs en laissant de côté la passion de Pierre et le voyage de Paul de Rome en Espagne.

  • Les épîtres de Paul déclarent elles-mêmes à ceux qui veulent l’entendre ce qu’elles sont, le lieu et l’objet de leur rédaction. Paul écrivit d’abord assez longuement aux Corinthiens pour interdire hérésies et schismes; puis aux Galates pour pénétrer le sens des Écritures et leur faire découvrir que le Christ en est le principe. Il n’est pas nécessaire de disserter sur chacun en particulier, bien que le bienheureux apôtre Paul, suivant les traces de Jean, son prédécesseur, n’ait écrit qu’à sept églises, dans l’ordre suivant : premièrement aux Corinthiens, deuxièmement aux Éphésiens, troisièmement aux Philippiens, quatrièmement aux Colossiens, cinquièmement aux Galates, sixièmement aux Thessaloniciens, septièmement aux Romains. Il a d’ailleurs écrit une seconde fois aux Corinthiens et aux Thessaloniciens pour les reprendre.  Il ne faut cependant reconnaître qu’une seule Église répandue sur toute la terre. Jean lui aussi, dans l’Apocalypse, parle pour toute l’Église bien qu’il n’écrive qu’aux sept églises.

  • La lettre à Philémon, celle à Tite, les deux à Timothée, bien que rédigées par l’amitié, portée à ces bénéficiaires, n’en sont pas moins écrites pour l’honneur de l’Église catholique  et l’établissement de la discipline ecclésiastique.  Il circule une autre épître aux Laodicéens, une autre aux Alexandrins, sous le nom de Paul, qui favorise l’hérésie de Marcion, et un certain nombre d’autres qui ne peuvent être reçues dans l’Église catholique, car il ne convient pas de mêler le fiel et le miel.

  • L’épître de Jude, les deux de Jean mentionnées ci-dessus, sont reçues dans l’Église catholique de même que le livre de la Sagesse composé par les amis de Salomon, en l’honneur de ce dernier. Il faut ajouter l’Apocalypse de Jean et une de Pierre, mais celle-ci, à vrai dire, certains des nôtres ne veulent pas qu’elle soit lue dans l’Église.

  • Pour ce qui est du « Pasteur », il vient d’être rédigé tout récemment, par Hermas, alors que son frère Pie occupait le siège épiscopal de Rome. Voilà pourquoi il faut le lire, mais non point publiquement, dans l’Église, ni parmi les prophètes, dont le nombre est complet, ni parmi les apôtres jusqu’à la fin des temps.

  • D’Arsinoüs, de Valentin, ou de Miltiade nous ne recevons rien du tout. Ils viennent d’écrire pour Marcion un livre de psaumes, avec la collaboration de Basilide d’Asie. »

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