Nous sommes à la fin de l’année 1903. Théodore est un homme fatigué, usé par l’intense activité qu’il déploie pour la cause sioniste. Son cœur affaibli subit quelques crises, mais l’homme ne peut s’arrêter là. Il a trouvé le but, la mission de sa vie, et il y mettra toute sa force et son énergie pour y parvenir, quitte à y perdre sa propre santé.
Herzl est à Rome. Il doit y rencontrer le roi Victor-Emmanuel III. Alors qu’il rentre un soir dans les rues de Rome, il croise en chemin le comte de Lippay, le célèbre peintre attitré du Vatican. Herzl réussit à négocier une audience avec le pape Pie X. Il espère une encyclique favorable du souverain pontife pour la cause sioniste, pourvu que le bénéfice de l’extraterritorialité soit accordé aux Lieux saints. Cette rencontre a lieu le 25 janvier 1904, mais le pape se montre insensible et inflexible à cette cause, allant jusqu’à déclarer : « Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, nous ne pouvons donc pas reconnaître le peuple juif. […] Si vous venez en Palestine et si vous vous y installez, nous voulons que nos églises et nos prêtres soient prêts à vous baptiser. » C’est un nouveau coup de massue pour Théodore Herzl, qui n’attend plus rien de tous ces dirigeants politiques et religieux. Le peuple juif a toujours dû faire face, seul devant le reste du monde, au cours de son histoire. Les Juifs ne doivent pas attendre le soutien des hommes, mais devraient plutôt crier vers Dieu. Dans son journal, on peut lire à cette période : « Au milieu de la vie, il y a la mort. »
Fin juin 1904, Théodore se trouve à Edlach, près de Vienne. La fièvre s’empare de lui. Son cœur arrive-t-il lui aussi à bout de souffle ? Son fidèle ami, le révérend William Hechler, vient lui rendre visite et le réconforte par ses paroles : « C’était la volonté de Dieu que je puisse vous aider, mon cher ami. J’étais avec vous au début de votre rêve, et aujourd’hui, me voici encore et toujours avec vous. » Avant de partir, il lui lit le Psaume 126. Herzl, pressentant que c’est la dernière fois qu’il voit son fidèle ami, lui dit : « Saluez-les tous pour moi. Dites-leur que j’ai donné le sang de mon cœur pour mon peuple. »
« Ce dimanche 3 juillet 1904, au petit matin, il réclame la visite de sa mère ainsi que celle de ses trois enfants. À midi, sa mère, accompagnée de Hans et de la petite Trude, lui rend visite sans véritablement savoir que ce sera la dernière fois. « Comme c’est bien, chère mère, que tu sois déjà là, lui dit-il. Tu as bonne mine. Moi, je ne suis pas si bien, mais ça passera. »
À 15 h, c’est au tour de sa femme Julie, accompagnée de l’aînée, Pauline, de venir le saluer.
Enfin, peu avant 16 h, on introduit également quelques-uns de ses amis les plus intimes, membres du petit Comité d’action, qui se trouvent alors à Edlach. Très cordialement, il les salue, adressant un mot affectueux à chacun d’eux : « Toi, dit-il en s’adressant à Oscar Marmorek, toi tu es un ami fidèle ! »
À 17 h, Théodore est seul. Il est seul face à lui-même. Il sent que l’heure de son départ approche. À quoi pense-t-il ? A-t-il seulement la force de songer encore à ce rêve inaccessible ? Trop fatigué, le malade s’assoupit de nouveau. Herzl, couché sur son côté droit, le corps plié presque en deux, semble vouloir s’endormir. « Tout d’un coup, raconte le Dr Werner, je le vois faire un effort pour se redresser, pousser un profond soupir, et sa tête retombe sur sa poitrine. » Herzl s’en est allé, tel Moïse sur le sommet du mont Nebo, au seuil de la Terre promise.
Herzl ne verra pas la réalisation de son rêve. Mais, comme il l’avait prophétisé en 1897 : « À Bâle, j’ai fondé l’État juif. […] Dans cinquante ans, tout le monde le verra. »
Des milliers de personnes suivent son cercueil. Ce fut une journée extraordinaire… Stefan Zweig, alors présent, témoignera plus tard : « Car soudain affluèrent de toutes les gares des hommes de tous les pays et de tous les États, juifs d’Orient et d’Occident, turcs, russes, de toutes provinces et de toutes villes ; ils arrivaient soudain comme un ouragan… Tout Vienne se rendit compte alors que ce n’était pas seulement un écrivain ou un poète mineur qui était mort, mais un de ces créateurs d’idées qui, dans un pays ou dans un peuple, ne se lève victorieusement qu’à de longs intervalles. »
Plus tard, après la création de l’État d’Israël, les cendres de Théodore Herzl seront transférées à Jérusalem sur une montagne qui porte désormais son nom : le mont Herzl. C’est en août 1949, un an seulement après la proclamation d’indépendance, que l’État naissant accomplit la dernière volonté de son fondateur. En gravant son nom au sommet de la ville sainte, l’histoire est venue donner raison à la ferveur de cet homme usé avant l’âge. Théodore Herzl n’a pas vu la Terre promise, mais son rêve, un temps jugé insensé, est devenu le refuge et la réalité d’un peuple. Il n’est plus seulement le diplomate infatigable qui parcourait l’Europe ; il demeure, pour l’éternité, le visionnaire magnifique qui, à force de volonté, fit sortir une nation du néant de l’exil.



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