4 février 2026
Alexandre Nanot

Matthieu 14.22 : Une barque ou un bateau ?

NTB : Et aussitôt, il obligea ses disciples à monter dans le bateau (πλοῖον- ploion) et à le précéder de l’autre côté, pendant que lui-même renverrait les foules.
Bayard : Sans plus tarder, Jésus ordonna à ses disciples de monter dans une barque et d’aller devant, pendant qu’il renverrait les foules.
Darby (1885) : Et aussitôt il contraignit les disciples de monter dans la nacelle et de le précéder à l’autre rive, jusqu’à ce qu’il eût renvoyé les foules.
Joüon (1930) : Aussitôt il força ses disciples à se rembarquer et à le devancer sur l’autre rive, tandis qu’il congédierait les foules.

Nous avons là toutes les variations de traductions concernant l’embarcation qui est au cœur de notre sujet.

Aujourd’hui encore, je me rappelle d’un tableau qu’il y avait dans le salon de mes grands-parents à Vieilles-Maisons-sur-Joudry, une petite commune dans le Loiret. Bien qu’étant enfant, ce tableau m’avait toujours attiré. On y voyait Jésus dans une barque calmant la tempête. Le peintre n’a pu mettre les Douze, bien que d’après le texte ils y étaient. Ceux-là étaient à l’arrière de la barque et Jésus, qui se tenait debout à l’avant, les deux bras étendus face à la tempête, commandait aux vents de se calmer. Plus tard, travaillant sur la traduction, je repensais à ce tableau. Je me disais : Comment 13 personnes peuvent-elles tenir dans une barque ? Une barque désigne une petite embarcation pontée ou non, avec ou sans mât(s) et de faible capacité. On peut y tenir entre 2 à 6 personnes, selon les modèles. 
Je remercie mon jeune frère Ruben de m’avoir retrouvé le tableau en question.

Que nous dit le texte grec ?

Dans le Nouveau Testament, le mot πλοῖον- ploion désigne un bateau, un navire, une grande embarcation. Ce mot est présent  66 fois dont 14 dans le récit du naufrage de Paul. (Actes 27.2 – 28.11). Rappelons-nous que ce sont 276 personnes qui étaient à bord de ce bateau ou navire. Les passages où ce mot est employé laissent entendre une grande embarcation, souvent un bateau de pêche.

On trouve le mot πλοῖον 39 fois dans le grec de la Septante : Genèse 49:13, Deutéronome 28:68, Juges  5:17, Juges 5:17, 2 Chroniques 8:18, 9:21, 20:36, 20:37, 1 Maccabées 8:26, 8:28, 11:1, 13:29, 15:3, 15:14, 15:37, 3 Maccabées 4:7, 4:9, Psaumes 47:8, 103:26, 106:23, Job 40:31, Sagesse 14:1, Siracide 33:2, Jonas 1:3, 1:4, 1:5, Isaïe 2:16, 11:14, 18:1, 23:1, 23:10, 23:14, 33:21, 43:14, 60:9, Ézéchiel 27:9, 27:25, 27:29, Daniel 11:40).

À côté, nous trouvons le mot πλοιάριον – ploiarion, qui, lui, est un dérivé de πλοῖον- ploion et désigne donc un petit bateau, une barque. Il ne se trouve que 4 fois dans le Nouveau Testament (Mc 3.9 ; Jn 6.22,24 ; 21.8) et nullement dans la Septante. La distinction est faite par exemple dans le chapitre 21 de Jean. Au v.6 nous avons le bateau, parti en mer pour la pêche, et au v.8 ceux qui viennent les rejoindre prennent une barque. 

Enfin, on trouve aussi dans le livre des Actes un autre mot σκάφη – skaphè qui lui n’est présent que 3 fois (Act 27.16, 30, 32). Dans le contexte, on comprend qu’il s’agit dans ce cas d’un canot de sauvetage ou d’une chaloupe.

Les seules Bibles à marquer la distinction entre πλοῖον et πλοιάριον sont Chouraqui, Osty, la NBS et la NTB.

Revenons au passage de Matthieu. Jésus vient d’opérer la multiplication des pains et des poissons et qu’à présent, il renvoie ses disciples pour le précéder sur la terre de Génésareth. Notons en début de verset la présence de l’adverbe εὐθέως- eutheôs qui veut dire “aussitôt”. Il est typique de la narration évangélique et particulièrement présent chez Marc qui l’emploie 41 fois, ce qui en fait un Évangile dynamique. Cet adverbe permet de lier organiquement le miracle des pains (14.13-21) à l’épisode de la marche sur les eaux (14.25-34). Les Douze sont donc montés dans un bateau, plutôt qu’une barque. 
On trouve le même exemple quand Jésus va calmer la tempête qui s’est abattue sur le lac. Nous lisons cela en Marc 4.36-41 :

36 Ayant quitté la foule, ils le prirent avec eux comme il était dans le bateau. Et d’autres bateaux étaient avec lui.
37 Et il arriva une grande tempête, du vent, et les vagues se jetaient dans le bateau, au point que le bateau en était déjà rempli.
38 Mais lui, il dormait à la poupe sur le coussin. Alors, ils le réveillèrent et lui dirent : Maître, ne te soucies-tu pas de ce que nous périssons ?
39 Et s’étant réveillé, il commanda au vent et dit à la mer : Silence, tais-toi ! Et le vent s’arrêta et il y eut un grand calme.
40 Puis il leur dit : Pourquoi avez-vous si peur ? N’avez-vous pas encore de foi ?
41 Et ils craignirent d’une grande crainte et se dirent les uns aux autres : Qui est-il donc celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ?

Jésus est donc dans un bateau (πλοῖον). Déjà là, on est loin de s’imaginer, comme on le voit dans certaines peintures, les Douze disciples s’agitant dans l’embarcation, et Jésus tout recroquevillé à l’arrière “de la barque”, la tête posée sur un oreiller tout mouillé par les vagues. Or, il est à la poupe nous dit le texte. La poupe est une cabine située à l’arrière des bateaux, un lieu où les pêcheurs pouvaient se reposer.

La majorité des traductions n’ont pas fait la distinction entre les deux mots grecs. C’est généralement le mot barque qui prime. Pourquoi ? Il faudrait le leur demander. Mais c’est à ce genre de petits détails que j’ai entre autres voulu m’arrêter dans le travail de traduction de la NTB. Il y en a d’autre comme temple/sanctuaire, épée/machette ….

Un midrash ?

Je termine en proposant un midrash. Cette interprétation n’engage que moi-même et n’est à prendre que comme une autre lecture que l’on peut faire de ce texte. Le mot midrash dérive du mot d’rash, qui signifie « enquêter, creuser ou expliquer ». On distingue le midrash du p’shat qui, lui, cherche à déterminer le sens littéral du texte. L’une n’exclut pas l’autre, bien au contraire, elle enrichit l’interprétation du texte.

Mt 14.22 : Midrash de Jésus marchant sur les eaux : Les eaux représentent les nations (Ap 17.1). On pense aussi à Jonas, celui-ci est englouti dans le ventre du poisson au fond des mers, c’est aussi une façon de nous dire que le peuple juif sera dispersé parmi toutes les nations (en exil) pendant que l’annonce de l’Évangile est proclamée aux Goïm (Ninive), repentance que ces derniers accepteront.
Dans ce récit, Jésus marche sur les eaux. C’est dire qu’il domine sur les nations. Pierre, lui, représente le peuple juif et va sortir du bateau. Ce bateau et les douze disciples à l’intérieur représentent la terre d’Israël restaurée et les douze tribus unifiées. Pierre (peuple juif) sort de barque et comprend que les nations vont engloutir le peuple juif. Pierre qui commence à couler, (c’est la peur du peuple juif de se voir exterminer), et on pense aux persécutions antisémites qui ont eu lieu ces 2 derniers millénaires, aux pogroms, à la shoa, mais à la fin, ils crieront au Messie « Secours-nous ! ». Et voilà le Messie qui, de son bras puissant, les délivre et le ramène dans le bateau. C’est le retour des juifs sur leur terre après 2000 ans d’exil.
C’est un passage eschatologique qui concerne le règne et la restauration du royaume de David. Quand Jésus entre dans la barque, le vent tombe. C’est l’âge de paix et le règne du Messie.
Voyez la fin au verset 33 – Ceux qui étaient dans le bateau se prosternèrent devant lui et dirent : Tu es véritablement le Fils de Dieu !
Tout Israël reconnaîtra en la personne de Jésus, le Messie, le roi d’Israël, celui qui règne sur toutes les nations, car le bateau est sur la mer.

Le Christ dans la tempête sur la mer de Galilée – Rembrandt, 1633
Musée Isabella-Stewart-Gardner, Boston

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