18 mars 2026
Alexandre Nanot

Matthieu 5.39 : Tendre l’autre joue ?

NTB : Moi, cependant je vous dis de ne pas résister au méchant. Mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tourne vers lui aussi l’autre.

Remettons-nous dans le contexte. Jésus n’est pas venu abolir la Torah, mais il est venu l’accomplir (Mt 5.17). Nous ne nous arrêterons pas sur ce verset souvent mal compris, mais disons que Jésus se présente ici comme le second Moïse. Tout comme Moïse a reçu la Torah sur une montagne, le Messie donne lui aussi une Torah. Elle n’est pas nouvelle en soi, mais il en donne la véritable explication. C’est d’ailleurs le sens du verbe « accomplir » qui veut dire précisément pour les juifs de l’époque « donner le véritable sens ». Jésus va reprendre six commandements et leur en donner le sens profond sans en annuler pour autant le sens premier.

Les versets 38 à 42 constituent donc la cinquième antithèse du « Sermon sur la Montagne ». Jésus utilise la structure rhétorique « Vous avez appris qu’il a été dit… Moi, cependant, je vous dis ….. ». Le messie s’attaque ici à la Lex Talionis, c’est-à-dire, la Loi du Talion.

La lex talionis, de talis signifiant « tel », « pareil » est un principe juridique et éthique très ancien qui établit une réciprocité exacte entre le crime et la peine. Elle est vulgairement résumée par la célèbre formule : « Œil pour œil, dent pour dent ». En gros, on ne peut pas tuer quelqu’un qui vous a seulement cassé une dent. La punition ne doit pas excéder le dommage. Jésus ne déclare pas la loi du talion injuste en soi, mais il appelle ses disciples à un dépassement par la démonstration de grâce et de retenue. Il propose de briser le cycle de la violence, non pas par une loi de justice stricte, mais par le don de soi et le pardon. On passe d’une justice distributive qui consisterait à rendre le mal à une justice restaurative qui vise à transformer la relation. Il est à noter que le principe de la loi du talion apparaît déjà dans le Code d’Hammourabi (XVIIIe siècle av. JC). Elle est mentionnée explicitement dans la Torah en Exode 21.24.

Jésus prend ici le cas d’une personne qui giflerait son prochain sur la joue droite. Le verbe ῥαπίζω – rapizô qui signifie « gifler » ne se trouve qu’ici en Matthieu 26.69 : Alors ils lui crachèrent au visage, le frappèrent, et d’autres le giflèrent…Là où Marc et Jean emploient ῥάπισμα – rapisma  qui se traduit par « donner une gifle » (Mc 14.65 ; Jn 18.22 ; 19.3)

Pour frapper la joue droite d’une personne avec sa main droite (la main gauche étant impure), il faut utiliser le revers de la main droite. Dans le monde juif du Ier siècle, ce geste n’est pas seulement une agression physique, c’est l’insulte suprême, un acte de mépris visant à humilier un inférieur. C’est ainsi qu’un maître giflait son esclave.

Le principe de la non-vengeance est repris tant dans l’Ancien que le Nouveau Testament : Lévitique 19.18 : « Tu ne te vengeras point ». Pro 20.22 ; Romains 12.17-21 : « Ne rendez à personne le mal pour le mal… ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien » et 1 Pierre 2.23 : parlant du Christ qui, « injurié, ne rendait point d’injures ».
Notre Seigneur Jésus, désigné chez Isaïe comme « le serviteur souffrant » appliquera lui-même ce principe devant ses bourreaux lors de sa passion, nous montrant ainsi l’exemple à suivre (Isaïe 50.6 ; Matt 26.67). La « non-résistance » n’est pas une passivité lâche, mais une posture de victoire morale.

Le verset définit l’éthique du Royaume comme une éthique de la surabondance. Le disciple est appelé à briser la réciprocité du mal. Rompre le cycle de la violence. Il ne demande pas de se soumettre au mal de manière passive, mais de refuser de répondre au mal par le mal. Ce qui est visé ici n’est pas l’organisation de la justice pénale d’un État, mais la disposition du cœur du croyant face à l’offense personnelle et à l’humiliation. Tendre l’autre joue, c’est être véritablement libre de ne pas exercer la vengeance. La chair, si elle n’est pas sous le contrôle de l’Esprit n’a pas la force de résister. Être chrétien, c’est marcher sur les pas de notre maître Jésus et suivre ses enseignements. Il faut donc force et maîtrise pour ne pas répondre au méchant, que ce soit en parole, en pensée ou en actes. Claude Tresmontant dira à juste titre : « Faire de cet animal, qui répond à l’agression par l’agression, un homme, qui est capable de maîtriser les antiques programmations animales. »

Qu’en disent les Pères de l’Église ?

Pour les Pères de l’Église, ce verset ne relève pas d’une simple passivité, mais d’une stratégie spirituelle et d’une posture intérieure. Voici les principaux axes de leur interprétation :

Pour Tertullien, la non-résistance est la preuve de la force chrétienne. Il souligne que répondre au mal par le mal ne fait que doubler le mal. En ne rendant pas le coup, le chrétien « épuise » la méchanceté de l’adversaire. La patience est ici une force active qui désarme le persécuteur.

Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’Évangile de Matthieu, explique que le Christ ne vise pas seulement le geste de la main, mais la disposition du cœur. Le but est d’étouffer la colère. En tendant l’autre joue, le chrétien montre qu’il n’est pas l’esclave de son honneur propre ou de sa colère. Saint Chrysostome note que c’est une pédagogie de l’amour : par cette attitude, on cherche à gagner l’âme de celui qui frappe.

Pour Irénée, ce verset marque le passage de la Loi de justice (œil pour œil) à la Loi de plénitude (l’amour). La Loi ancienne limitait la vengeance ; la Loi nouvelle l’extirpe à la racine par la surabondance de l’amour. Ce n’est pas une abolition, mais un accomplissement par le haut.

Il est intéressant de voir que dans la Didachè 1.2–5, ce passage est repris : « Voici donc la voie de la vie : Tu aimeras d’abord Dieu qui t’a créé, puis ton prochain comme toi-même, et tout ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait, toi non plus ne le fais pas à autrui. Voici l’enseignement de ces paroles : Bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour vos ennemis et jeûnez pour ceux qui vous persécutent. Quel mérite (le mot est habituellement traduit par grâce) y a-t-il en effet d’aimer ceux qui vous aiment ? Les païens (ou les non-Juifs) eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous, aimez ceux qui vous haïssent et vous n’aurez pas d’ennemis. Abstiens-toi des désirs charnels et corporels. Si quelqu’un te donne une gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre et tu seras parfait. Si quelqu’un te requiert pour un mille, fais-en deux avec lui. Si quelqu’un t’enlève ton manteau, donne-lui aussi la tunique. Si quelqu’un te prend ton bien, ne le réclame pas, car tu ne le peux pas. Donne à tout homme qui t’implore et ne réclame pas. Car le Père veut qu’on fasse partager à tous ses propres dons. »

Néanmoins, on trouve des vidéos Tiktok apportant une autre interprétation disant en substance que celui qui viendrait à vous frapper sur la joue droite le fait avec le revers de sa main droite, ce qui veut dire qu’il vous considère comme votre inférieur ou votre esclave. Mais si vous lui tendez l’autre joue, vous l’obligez donc à vous gifler avec la paume de sa droite, et dans ce cas, vous l’obligez à vous reconnaître comme son égal. Je trouve cette interprétation un peu légère.

En conclusion, disons qu’il faut éviter d’aller au-delà de ce que Jésus veut dire. Le sens du commandement est de ne pas répondre à la violence par la violence. La meilleure réponse à la méchanceté, c’est le silence ; et l’arme la plus puissante contre le mal, c’est L’AMOUR.

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