Cette question peut paraître étrange, mais elle vaut la peine d’être soulevée. Certes, ce n’est pas une question que vient se poser un lecteur ordinaire, mais dès qu’on s’intéresse au profil de l’auteur d’un livre biblique, et en particulier celui d’Isaïe, on en vient à l’aborder.
Le livre d’Isaïe s’étend, par son horizon historique et prophétique, sur plus de deux siècles, allant du milieu du VIIIᵉ siècle av. JC jusqu’à la période perse postexilique (fin du VIᵉ – Vᵉ siècle av. JC).
Bien que le livre forme un ensemble littéraire continu dès les témoins manuscrits anciens (comme le grand rouleau d’Isaïe découvert à Qumrân), son développement textuel et historique embrasse ainsi une période de plus de 250 ans, reliant la crise assyrienne préexilique à la reconstruction sous la tutelle de l’Empire perse. L’hypothèse des trois auteurs du livre d’Isaïe (ou théorie du « Trito-Isaïe » formulée par la critique moderne) repose sur des décalages historiques manifestes, des évolutions théologiques majeures et de nettes ruptures de style entre les chapitres 1–39, 40–55 et 56–66. En effet, le livre du prophète Isaïe se découpe en trois parties. Voyons les éléments qui définissent ces coupures :
Les contextes historiques et géographiques distincts
- Proto-Isaïe (ch. 1–39) : Le texte est explicitement ancré dans le royaume de Juda au VIIIᵉ siècle av. JC, sous la menace de l’empire assyrien et durant les règnes d’Ozias, Yotham, Achaz et Ézéchias. Jérusalem et le Temple sont encore intacts. Ce premier livre couvre une période allant de -710 à -700.
- Deutéro-Isaïe (ch. 40–55) : L’arrière-plan n’est plus l’Assyrie du VIIIᵉ siècle mais l’Exil à Babylone au milieu du VIᵉ siècle av. JC Jérusalem et son sanctuaire sont décrits comme déjà détruits, et le roi perse Cyrus le Grand est expressément désigné par son nom comme l’instrument de la libération et du rapatriement des exilés (Is 44:28 ; 45:1). Ce deuxième couvre une période allant de -550 à -538.
- Trito-Isaïe (ch. 56–66) : Le cadre correspond à la communauté judéenne revenue d’exil sous domination perse (fin du VIᵉ ou début du Vᵉ siècle av. JC). Le Temple est en voie de reconstruction ou reconstruit, et le texte reflète les tensions sociales, morales et cultuelles propres à la réinstallation en Judée. Ce troisième livre couvre une période allant de -450 à -400.
Le cadre du VIIIᵉ siècle av. JC (Proto-Isaïe : chapitres 1 à 39)
L’activité du prophète historique Isaïe, fils d’Amots, est explicitement située par le texte sous les règnes des rois de Juda : Ozias, Yotham, Achaz et Ézéchias. Période s’étendant de -740 à -687 av. JC). La mort du roi Ozias (aussi appelé Azarias) est généralement datée par les historiens et chronologistes de la Bible vers -740 ou -739 av. JC (ou entre -742 et -736 av. JC selon les systèmes chronologiques retenus). Cette année constitue un repère chronologique et théologique capital dans l’Ancien Testament car c’est explicitement « l’année de la mort du roi Ozias » que le prophète Isaïe reçoit sa vision inaugurale et sa vocation prophétique au chapitre 6 d’Isaïe.
Les événements majeurs dans ce corpus sont : La guerre syro-éphraïmite (vers -734 à -732 av. JC), la chute du royaume du Nord /Samarie sous la poussée de l’empire assyrien (-722 av. JC) et le siège de Jérusalem par Sennachérib en -701 av. JC.
Le cadre de l’Exil babylonien (Deutéro-Isaïe : chapitres 40 à 55)
Cette section change d’horizon historique. La menace assyrienne s’est effacée au profit de la captivité à Babylone (VIᵉ siècle av. JC, vers -550 à –539 av. JC). Jérusalem et le Temple sont détruits et le peuple est en exil. Longtemps attribué au prophète Isaïe, avec lequel il a quelques points communs (Dieu appelé « le Saint d’Israël », les nations instruments de Yahvé, l’ouvrage est en réalité l’œuvre d’un grand inconnu qui vivait à Babylone et qui, de -550 (année de la victoire de Cyrus sur la Lydie) à -539, a ranimé l’espoir de ses compagnons d’exil.
Les événements majeurs sont l’émergence de Cyrus le Grand, roi de Perse (mentionné nommément en Is 44:28 et 45:1), celui-là même qui renverse l’Empire néo-babylonien en -539 av. JC.
Le cadre postexilique et de la restauration (Trito-Isaïe : chapitres 56 à 66)
Cette dernière section reflète la situation de la communauté judéenne revenue en terre d’Israël après l’édit de Cyrus, à la fin du VIᵉ siècle ou au cours du Vᵉ siècle av. JC.
Les événements majeurs sont les difficultés de la réinstallation en Judée, la reconstruction de la communauté civique et cultuelle, et les tensions entre factions religieuses.
Les différences stylistiques et de ton
Le Premier Isaïe emploie un ton prophétique classique marqué par le jugement, la dénonciation des alliances étrangères et des avertissements politiques directs.
Le Second Isaïe adopte un lyrisme hymnique, poétique et consolateur centré sur la rédemption (« Consolez, consolez mon peuple » Is 40:1). C’est ici que l’on trouve les quatre chants du Serviteur :
– PREMIER CHANT : Isaïe 42:1 à 9
– DEUXIÈME CHANT : Isaïe 49:1 à 7
– TROISIÈME CHANT : Isaïe 50:4 à 11
– QUATRIÈME CHANT. Isaïe 52:13 à 53:12
Le Troisième Isaïe combine des réprimandes éthiques, des lamentations communautaires et des visions eschatologiques sur le salut universel et la gloire future de Sion.
La dernière mention datable de son activité vivante dans le corpus biblique se situe lors du siège de Jérusalem par Sennachérib en -701 av. JC. et au cours de la maladie d’Ézéchias. Le prophète s’efface ensuite du récit sans que sa mort soit consignée, ce qui conduit les historiens à placer la fin de sa vie au début du VIIᵉ siècle av. JC. (vers -687 -680 av. JC.).
Une tradition juive ancienne, attestée dans des écrits pseudépigraphes comme le Martyre et l’Ascension d’Isaïe, ainsi que dans le Talmud de Babylone (Yebamot 49b), affirme qu’Isaïe est mort martyr sous le règne idolâtre du roi Manassé (fils et successeur d’Ézéchias, ayant régné vers 687–642 av. J.-C.), qu’il fut exécuté en étant scié en deux dans un tronc d’arbre (motif auquel l’Épître aux Hébreux 11:37 pourrait faire allusion). Bien que cette tradition situe sa mort sous le règne de Manassé, il s’agit d’un récit légendaire et théologique qui ne fournit aucun repère chronologique précis.
Annexe sur Le martyr d’Isaïe (ch 5.11-14) :
11 Ils se saisirent d’Isaïe, fils d’Amos, et le scièrent avec une scie <à> bois.
12 Manassé, Bekhira, les faux prophètes, les chefs, le peuple, tous étaient debout à regarder. Avant d’être scié, Isaïe disait aux prophètes, ses compagnons : « Allez au pays de Tyr et de Sidon, car c’est pour moi seul que Seigneur a mélangé la coupe. »
14 Et tandis qu’on le sciait, Isaïe ne cria ni ne pleura, mais sa bouche parlait par l’Esprit saint, jusqu’à ce qu’il fût scié en deux. (Les Écrits intertestamentaires, Bibliothèque de la Pléiade.)
Il est intéressant de voir dans la Bible traduite par Pierre de Beaumont que le livre d’Isaïe est découpé en 3 livres distinctes et à endroits différents. Les Prophètes étant classés dans l’ordre historique, on trouvera donc le Premier Isaïe après Osée, le Deuxième et Troisième Isaïe après Ézéchiel.



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