Nous sommes ici face à l’un de ces – cruces interpretum – c’est-à-dire un de ces passages les plus difficiles à interpréter du Nouveau Testament. Ce passage de 1 Pierre 3.19 touche au dogme de la « descente aux enfers » (lat. Descensus Christi ad Inferos). Voyons le verset dans son contexte :
18. Car le Christ lui-même a souffert une fois pour toutes en rapport avec les péchés, lui, juste, pour des injustes, afin de vous amener à Dieu. Mis à mort quant à la chair, il a été rendu vivant quant à l’Esprit. (NBS)
Parole de vie : Alors il est allé annoncer la Bonne Nouvelle aux morts qui étaient en prison.
Osty : C’est aussi avec cet [esprit] qu’il est allé faire sa proclamation aux esprits en prison.
Chouraqui : C’est en lui qu’il est allé en prison proclamer même aux souffles.
Martin 1707 : Par lequel aussi étant allé, il a prêché aux esprits qui sont dans la prison.
20. qui avaient été rebelles autrefois, lorsque la patience de Dieu se prolongeait, aux jours où Noé construisait l’arche dans laquelle un petit nombre de personnes, c’est-à-dire huit, furent sauvées à travers l’eau. (Colombe)
Quelques détails par rapport au texte grec
ἐν ᾧ καὶ τοῖς ἐν φυλακῇ πνεύμασιν πορευθεὶς ἐκήρυξεν
- ἐν ᾧ (dans lequel) : Le relatif se rapporte à l’antécédent immédiat πνεύματι (l’esprit) du verset 18. Pierre établit une distinction entre la mort de Christ selon la chair (σαρκί) et sa revivification selon l’esprit (πνεύματι). Ce n’est pas dans son corps physique, mais dans cette dimension spirituelle de son existence post mortem ou pré-résurrectionnelle qu’il agit.
- τοῖς ἐν φυλακῇ πνεύμασιν (aux esprits en prison) : Le terme πνεύμασιν (esprits) est au cœur de l’énigme. Dans le Nouveau Testament, au pluriel et sans qualificatif, il désigne généralement des êtres angéliques ou démoniaques (cf. Hé 1.14). Cependant, le contexte du v. 20 évoque des êtres humains contemporains de Noé. La phylakè (prison) désigne ici un lieu de rétention intermédiaire, souvent identifié dans la littérature intertestamentaire au Shéol ou à une section spécifique de l’Hadès. On peut y voir une sorte d’antichambre.
- πορευθεὶς ἐκήρυξεν (étant allé, il prêcha/proclamer) : Le verbe « aller » indique un déplacement réel tel qu’on le trouve au v. 22 où il est utilisé pour l’Ascension. Cela suggère que l’événement ait lieu dans le cadre de la Glorification du Christ.
Le verbe keryssein signifie proclamer un message officiel. Contrairement à euangelizesthai, il n’implique pas nécessairement l’annonce d’une « bonne nouvelle » visant la conversion, mais peut désigner une proclamation de victoire ou de jugement. C’est pourquoi la traduction Parole de vie ne peut être retenue ici. Il convient de privilégier une traduction qui dirait « Proclamer son message », « faire une proclamation » (TOB, Nouvelle Bible Segond, Liturgie). Cette nuance suggère que le Christ annonce sa victoire sur les puissances rebelles plutôt qu’il n’offre une seconde chance de conversion.
Le verset s’insère dans une parénèse encourageant les chrétiens souffrants. Le Christ est le modèle du Juste souffrant qui, par sa fidélité, accède à la glorification. La structure du passage (v18-22) suit un schéma de « descente et montée » : mort, proclamation aux esprits, résurrection, et ascension à la droite de Dieu. L’arrière-plan de ce passage renverrait à Genèse 6.1-4. Pierre identifie ces « esprits » à ceux qui ont désobéi au temps de Noé. Pour les lecteurs du Iᵉʳ siècle, cela renvoie immédiatement à la tradition d’Hénoch (1 Hénoch 10-16), où les « Veilleurs » (anges déchus) sont emprisonnés dans l’attente du jugement pour avoir corrompu l’humanité.
Interprétations théologiques (Exégèse historique)
Trois courants majeurs s’affrontent :
- La descente aux enfers (Vision patristique/catholique) : C’est l’interprétation liée au Credo « Il est descendu aux enfers » dans le catéchisme catholique. Le v. 19 sert de fondement au Symbole des Apôtres (descendit ad inferos). Entre sa mort et sa résurrection, Christ serait allé dans le « Séjour des morts » (Hadès/Schéol). Soit pour annoncer la libération des justes de l’Ancien Testament (le « Limbus Patrum »), soit pour proclamer sa victoire sur les rebelles.
Amiot et Tamisier notent au sujet des v.19-22 : La descente aux enfers. C’est dans l’esprit, dans la puissance spirituelle qu’il possède dès la consommation de son sacrifice (bien qu’elle n’ait été manifestée aux hommes que par la résurrection), que le Christ est allé prêcher aux esprits captifs dans le schéol, les limbes des théologiens, non pour les convertir (le sort de chacun est fixé au moment de la mort), mais pour leur appliquer les mérites de sa Passion. Cette grâce a atteint en particulier les contemporains de Noé, rebelles à Dieu, mais finalement convertis au moment même du déluge : telle est du moins l’explication la plus plausible de ce texte obscur. Par association d’idées, saint Pierre passe au baptême ; Noé et les siens furent sauvés du déluge à travers l’eau ; de même les chrétiens baptisés ; en recevant le sacrement ils demandent une bonne conscience, c’est-à-dire probablement la rémission de leurs péchés ; ils participent ainsi à la vie du Christ glorifié (comparer Romains IV, 25) à qui sont désormais soumis les anges rebelles. Autres allusions à la descente aux enfers : IV, 6 ; Actes II, 24 ; Luc XXIII, 43 ; Romains X, 6-7 ; Apocalypse I, 18.]
Le Problème exégétique, c’est que, premièrement, le texte précise que les destinataires sont ceux qui ont désobéi « au temps de Noé » et deuxièmement, le verbe kerysso signifie « proclamer/héraut », et non euangelizo, « évangéliser ». - La proclamation de victoire sur les anges déchus (Vision moderne/critique) : Christ, après sa mort, s’est rendu dans le séjour des anges rebelles (les Veilleurs de Genèse 6) non pour les sauver, mais pour proclamer sa souveraineté et leur défaite finale. Cette thèse s’appuie sur l’usage de pneumata pour désigner des anges et sur l’influence de la littérature apocryphe juive sur l’épître. Cette lecture s’appuie donc sur le contexte du judaïsme de l’époque (notamment le Livre d’Hénoch). Christ, dans son état de transition (ou lors de son ascension), proclame sa victoire aux « esprits » généralement identifiés comme les anges déchus de Genèse 6, les « Fils de Dieu ». Il ne s’agit pas là d’une prédication pour offrir le salut (pour rappel, le mot grec est kerysso, « proclamer/héraut », et non euangelizo, « évangéliser »), s’agissant ici davantage d’une proclamation officielle de leur défaite. La « prison » (phylakē) désignerait ici le Tartare (2 Pierre 2.4) ou le lieu de rétention des puissances spirituelles rebelles.
- La prédication pré-incarnationnelle (Vision augustinienne/réformée) : Par son Esprit, le Christ aurait prêché à travers Noé aux contemporains de ce dernier, qui sont « maintenant » (au moment où Pierre écrit) des esprits en prison et sont maintenant captifs dans l’attente du jugement pour avoir rejeté le message de Noé. Cette interprétation évite l’idée d’une activité du Christ entre sa mort et sa résurrection, mais elle heurte la syntaxe du participe πορευθεὶς (étant allé), qui suggère un mouvement spécifique lié à l’événement de la Passion.
Au vu des analyses, il ne reste qu’à retenir la proposition n°2 comme étant la plus solide.
Notes diverses
La Segond 21 note : Ce passage a donné lieu à diverses interprétations :
1° l’Esprit de Christ était en Noé lorsque ce dernier prêchait à ses contemporains, qui sont maintenant par l’esprit dans la prison de l’état intermédiaire ;
2° Christ a proclamé sa victoire devant les puissances spirituelles déchues qui sont emprisonnées dans le monde invisible, dans l’attente de leur jugement (cf. 2 Pi. 2.4 ; Gn 6.1-8) ;
3° Christ est allé prêcher l’Évangile dans le séjour des morts à l’esprit des contemporains de Noé.
Les Éditeurs de la Bible Scofield notent : L’interprétation selon laquelle Christ, entre Sa crucifixion et Sa résurrection, serait allé en personne prêcher au Hadès, n’a été retenue que par un nombre limité de commentateurs. Selon ce verset, il semble plutôt que Christ prêcha par l’Esprit à travers Noé aux injustes de ce temps-là (cf. 1 Pi. 1.10-11), dont les esprits sont maintenant en prison.
Quoi qu’il en soit, le verbe « prêcher » a le sens de « proclamer » (gr. kerusso) et non « d’évangéliser » (gr. euaggelizō). L’idée d’une possibilité de salut après la mort, ou d’une seconde chance, n’a donc aucun fondement scripturaire. Si Christ, selon la première interprétation, est vraiment descendu au hadès entre Sa crucifixion et Sa résurrection, tout ce qu’Il pouvait annoncer aux injustes du temps de Noé, c’était leur condamnation.
Irenée de Lyon (Adversus Haereses – Livre IV – XXVII-2) : C’est également pour cette raison que le Seigneur est descendu dans les régions souterraines, y prêchant également son avènement et [proclamant] la rémission des péchés accordée à ceux qui croient en lui. (1Pi 3.19-20) Or, tous ceux qui croyaient en lui et qui avaient mis leur espérance en lui, c’est-à-dire ceux qui proclamaient son avènement et se soumettaient à ses dispensations, les hommes justes, les prophètes et les patriarches, auxquels il a remis leurs péchés de la même manière qu’il l’a fait pour nous, péchés que nous ne devons pas leur imputer, si nous ne voulons pas mépriser la grâce de Dieu. Car, de même que ces hommes ne nous ont pas imputé (à nous, les païens) nos transgressions, que nous avons commises avant que le Christ ne se manifeste parmi nous, de même il n’est pas juste que nous blâmions ceux qui ont péché avant la venue du Christ. Car « tous les hommes sont privés de la gloire de Dieu » et ne sont pas justifiés par eux-mêmes, mais par l’avènement du Seigneur, eux qui tournent sincèrement leurs yeux vers sa lumière.
Calvin développe largement dans son commentaire : Mais comme l’obscurité de ce passage a donné lieu, comme d’habitude, à diverses explications, je vais d’abord réfuter ce qui a été avancé par certains, puis nous chercherons sa signification authentique et véritable.
L’opinion courante est que ce passage fait référence à la descente du Christ aux enfers ; mais les mots ne signifient pas cela, car il n’est pas fait mention de l’âme du Christ, mais seulement du fait qu’il est allé par l’Esprit : et ce sont là deux choses très différentes, que l’âme du Christ soit allée et que le Christ ait prêché par la puissance de l’Esprit. Pierre a ensuite expressément mentionné l’Esprit, afin d’écarter la notion de ce qu’on pourrait appeler une présence réelle.
Premièrement, Pierre dit que le Christ est allé vers les esprits, c’est-à-dire les âmes séparées de leur corps. D’autres expliquent ce passage des apôtres en disant que le Christ, par leur ministère, est apparu aux morts, c’est-à-dire aux incroyants. J’admets certes que le Christ, par l’intermédiaire de ses apôtres, s’est rendu par son Esprit auprès de ceux qui étaient comme emprisonnés ; mais cette interprétation me semble incorrecte à plusieurs égards car les hommes vivants ne sont jamais appelés esprits ; deuxièmement, ce que Pierre répète au quatrième chapitre sur le même sujet ne permet pas une telle allégorie. Il faut donc comprendre ces mots comme se référant aux morts. Et troisièmement, il semble très étrange que Pierre, parlant des apôtres, revienne immédiatement, comme s’il s’était oublié, à l’époque de Noé. Il est certain que cette façon de parler serait tout à fait inappropriée. Cette explication ne peut donc être correcte. De plus, l’étrange notion de ceux qui pensent que les incroyants quant à la venue du Christ ont été libérés de leurs péchés après sa mort n’a pas besoin d’une longue réfutation ; car c’est une doctrine indubitable de l’Écriture que nous n’obtenons le salut en Christ que par la foi ; il n’y a donc plus d’espoir pour ceux qui continuent à mourir dans l’incrédulité.
Ceux qui affirment que la rédemption obtenue par le Christ a profité aux morts, qui, à l’époque de Noé, étaient depuis longtemps incrédules, mais se sont repentis peu de temps avant d’être noyés par le déluge, ont davantage raison. Ils ont alors compris qu’ils subissaient dans leur chair le châtiment dû à leur perversité, mais qu’ils étaient néanmoins sauvés par le Christ, de sorte qu’ils ne périssaient pas pour toujours. Mais cette interprétation ne tient pas ; elle est en effet incompatible avec les termes du passage, car Pierre attribue le salut uniquement à la famille de Noé et condamne à la ruine tous ceux qui n’étaient pas dans l’arche. Je ne doute donc pas que Pierre parle de manière générale, que la manifestation de la grâce du Christ ait été accordée aux esprits pieux, et qu’ils aient ainsi été dotés de la puissance vitale de l’Esprit. Il n’y a donc aucune raison de craindre qu’elle ne nous soit pas accordée. Mais on peut se demander pourquoi il met en prison les âmes des pieux après qu’elles ont quitté leur corps. Il me semble que φυλακὴ signifie plutôt une tour de guet dans laquelle se tiennent des gardes dans le but de surveiller, ou l’acte même de surveiller, car c’est souvent ainsi que les auteurs grecs l’entendent ; et le sens serait très approprié, car les âmes pieuses surveillaient dans l’espoir du salut qui leur était promis, comme si elles le voyaient de loin. Il ne fait aucun doute que les saints pères, tant dans la vie qu’après la mort, dirigeaient leurs pensées vers cet objectif. Mais si l’on préfère le mot prison, cela ne serait pas inapproprié ; car, comme pendant leur vie, la Loi, selon Paul (Gal 3, 23), était une sorte de prison dans laquelle ils étaient enfermés, après leur mort, ils devaient ressentir le même désir pour le Christ, car l’esprit de liberté ne leur avait pas encore été pleinement donné. Cette anxiété de l’attente était donc pour eux une sorte de prison.
John MacArthur : Il est allé (poreuomai) signifie passer d’un lieu à un autre (voir également le verset 22, où cette expression est utilisée à propos de l’ascension). Lorsque le texte dit qu’il est allé prêcher aux esprits en prison, cela signifie que Christ a pris la décision de se déplacer, de se rendre dans un lieu réel afin d’y proclamer sa victoire à des prisonniers avant sa résurrection du troisième jour. Le verbe traduit par prêcher (kêrusso) signifie que Christ a « proclamé ou publié » son triomphe. Dans l’antiquité, les dirigeants dépêchaient des hérauts pour les représenter dans les cités ; ces derniers faisaient des déclarations publiques ou précédaient les généraux et les rois lors des processions célébrant les exploits militaires ou annonçant les victoires. Ce verbe ne signifie pas que Jésus est venu prêcher l’Évangile, sinon Pierre aurait probablement utilisé une forme du verbe euangelizó (évangéliser). Non, Christ est allé proclamer sa victoire à l’ennemi ! Il est allé annoncer son triomphe sur le péché (voir Ro 5.18,19 ; 6.5,6), la mort (voir Ro 6.9,10 ; 1 Co 15,54,55), l’enfer, les démons, et Satan (voir Ge 3.15 ; Col 2.15 ; Hé 2.14 ; 1 Jn 3.8). La proclamation de Christ s’adresse à des esprits et non à des humains, car dans ce dernier cas Pierre aurait utilisé psuchais (âmes) au lieu de pneumasin, terme jamais utilisé pour désigner des hommes dans le Nouveau Testament.
Augustin Crampon note : Dans cet esprit : dans son âme séparée de son corps, mais unie à la divinité, Notre Seigneur est descendu aux enfers, dans le séjour des âmes, le Schéol, où les âmes des justes attendaient, avec sa venue, leur délivrance, c’est-à-dire leur entrée au ciel. Prêcher, annoncer l’Évangile, l’heureux accomplissement de la Rédemption.
Christ est descendu dans les « limbes » pour annoncer la libération aux justes de l’Ancien Testament (les âmes humaines). C’est ce que l’on trouve en note chez Glaire-Vigouroux et la Grande Bible de Tours.



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