L’Évangile de Thomas fut découvert en 1945 aux environs de Nag-Hammadi en Haute-Égypte, à l’emplacement de l’ancienne chénoboskion de Saint-Pacôme. Enfouie, cachée, ensevelie par les siècles, une bibliothèque souterraine allait voir le jour. Il semblerait que ces documents proviennent de la bibliothèque du monastère de saint Pacôme et qu’ils furent cachés à la fin du IVe siècle, après l’interdiction de la littérature gnostique condamné par Athanase d’Alexandrie et par les décrets de l’empereur Théodose Ier.

Là, préservés, bien conservés dans des amphores destinées à conserver le vin, treize codex de papyrus reliés en cuir reposaient paisiblement. Parmi la collection de livres retrouvés figurent l’Évangile de Thomas, le plus connu mais aussi celui de Philippe, l’Apocalypse de Pierre et celle de Paul ou encore l’ Évangile de la vérité. Tous ont un point commun, ils sont empreints de la pensée gnostique. Ces trésors sont écrits en copte sahidique, une ancienne langue égyptienne. L’étude et la traduction des ses documents furent confiées au grand spécialiste américain James Robinson.

QU’EST-CE QUE LE GNOSTICISME ?

Jusqu’à la découverte des papyrus en 1945, nous ne connaissions le gnosticisme qu’aux travers des Pères de l’Église qui, dans leurs défenses réfutaient cette hérésie, mais cette découverte de Nag-Hammadi allait nous révéler la pensée même du courant gnostique. 

De façon très générale, la gnose vient du grec γνῶσις, gnôsis qui signifie la connaissance. Elle est considérée comme une approche philosophico-religieuse selon laquelle le salut de l’âme s’acquiert par une connaissance, qu’elle soit une expérience ou une révélation directe de la divinité, et donc par une transcendance de soi.

Pour le gnostique, le monde a été créé par des émanations de Dieu, ce que l’on appelle les éons avec toute une hiérarchie. Pour eux, Jésus ne serait seulement qu’un des éons, certes les plus élevés, mais dire cela équivaut donc à nier son absolue divinité. La gnose se rapproche en cela du docétisme, selon lequel la nature humaine du Christ n’est qu’une apparence. De ce fait, Jésus n’a pu subir ni la passion ni la mort en croix. Ce n’est donc pas par sa mort et sa résurrection qu’il a racheté l’humanité, mais par la transmission d’enseignements secrets permettant à l’homme de réintégrer sa dimension divine.

Dans sa Lettre aux Colossiens, Paul combat ce courant, qui déjà avait infecté la jeune communauté, d’où l’emploi dans sa lettre de nombreux mots utilisés par le vocabulaire gnostique : sagesse, plénitude, connaissance, mystères…mais il leur donne un sens tout à fait différent et affirme que Jésus est pleinement Dieu : Car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité (Col 2.9).

L’autre caractéristique du gnosticisme est la croyance au dualisme d’après lequel chaque individu avait une étincelle de bien, piégée dans un mauvais corps. C’est bien ce que Socrate enseignait déjà. La matière est mauvaise et nous sommes dans une prison d’argile. La mort nous en libère et nous pouvons rejoindre le monde des purs esprits. On s’est servi de cette croyance erronée pour conclure, à tort, qu’un comportement corrompu importait peu car c’était simplement l’action d’un corps qui est mauvais. Puisque ces derniers jugent la matière mauvaise, les gnostiques, ou du moins beaucoup d’entre eux, ont dès lors prôné une vie ascétique pour dégager l’âme de son emprisonnement : une vie solitaire, éloignée des tentations du monde et dédiée à la méditation intérieure. Une partie du catholicisme a basculé dans cette voie avec la mortification qui elle aussi est une pratique d’ascèse religieuse qui consistait, jusqu’à encore 1960, à s’imposer une souffrance physique, pour progresser dans le domaine spirituel. C’est une forme de gnosticisme moderne.

Deux autres caractéristiques définissent le courant gnostique. L’un est le rejet de l’Ancien Testament car ce dieu créateur jugé comme inférieur, il est appelé le Démiurge, lui, le responsable de la création de l’univers physique. On retrouve cette pensée chez Marcion qui, lui aussi, opposait le Dieu de l’Ancien Testament au Dieu du Nouveau Testament.
Dans l’Évangile de Thomas, il semblerait que le monde matériel est corrompu et sans valeur, l’initié ne doit pas s’y attarder, ni rechercher quelques plaisirs.
Logia 56 : Jésus a dit : Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui.

L’autre caractéristique est son attitude à l’égard des femmes. Être femme pour les gnostiques, c’est être dans une position d’infériorité par rapport aux hommes, il lui faut donc parvenir à un niveau supérieur de perfection et devenir homme, ce qui sera developpé plus bas à propos du Logion 114.

L’ Évangile de Thomas (Codex II) s’ouvre ainsi :
Voici les paroles secrètes que Jésus le Vivant a prononcées et qu’a transcrites Didyme Jude Thomas.
Il s’agirait donc de Thomas, l’un des douze. Mais on sait qu’à cette période, bon nombre d’écrits apocryphes circulaient afin de véhiculer des pensées gnostiques. Ces écrits apocryphes étaient quasiment tous des pseudépigraphes. En utilisant le nom d’un apôtre, on leur donnait une valeur et une autorité.

Ce recueil n’est pas une histoire comme nous les trouvons dans les quatre Évangiles. Il n’y a aucun récit narratif mais simplement une succession de 114 logia (paroles) de Jésus. Il est à noter que dans cet évangile, il n’est nullement fait référence à la crucifixion et la résurrection de Jésus qui sont pourtant les points majeurs du message de l’Évangile.

DÉTAILS DE LECTURE

Ainsi on trouve à 6 reprises l’expression bien connue : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! (Lg 8, 21, 24, 63, 65, 96)

Beaucoup des derniers seront les premiers (Lg 4) ; il n’y a rien de caché qui ne sera manifesté (Lg 5)

On trouve bon nombre de paraboles reprises par les Évangiles en particulier chez Saint Matthieu mais aussi deux des béatitudes :

Logion 54. Jésus a dit :« Heureux êtes-vous, les pauvres, parce que le royaume des cieux est à vous. »

Logion 69. « Heureux ceux qui ont faim, car ils seront rassasiés. »

Logion 9. Jésus a dit :« Le semeur est sorti. Il a rempli sa main et il a lancé. Certaines graines sont tombées sur le chemin: les oiseaux se sont amassés et les ont picorées. D’autres graines sont tombées sur la rocaille et elles ne se sont pas enracinées ni ne sont montées en épis. D’autres sont tombées sur les épines, qui ont étouffé la semence et les vers les ont mangées. D’autres,enfin, sont tombées sur de la bonne terre : elles ont porté un bon fruit. Il y en a eu soixante par mesure et cent-vingt par mesure. »

Logion 20. Ses disciples dirent à Jésus :« Dis-nous à quoi ressemble le royaume des cieux. » Il leur répondit : « Il est semblable à une graine de moutarde, qui est la plus petite de toutes les semences. Quand elle tombe sur une terre favorable, elle produit un grand arbre qui devient un abri pour les oiseaux du ciel. »

Logion 26. Jésus a dit :« Tu distingues le brin de paille dans l’œil de ton frère, mais tu ne vois pas la poutre qui est dans le tien. Quand tu en auras fini avec la poutre de ton œil, alors tu verras clair et tu pourras enlever le brin de paille de l’œil de ton frère. »

Logion 100. On montra une pièce d’or à Jésus, en lui disant : « Les percepteurs de César exigent de nous des tributs. » Il leur répondit : « Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu et ce qui est à moi, donnez-le moi. »

Logion 44. Jésus a dit : « À celui qui blasphème contre le Père, on pardonnera. À celui qui blasphème contre le Fils, on pardonnera. Mais à celui qui blasphème contre le Saint-Esprit, on ne pardonnera ni sur terre ni au ciel. »

***

Logion 48. Jésus a dit : « Si deux font la paix dans cette maison, ils pourront dire à cette montagne “ éloigne-toi ”et elle s’éloignera. »

  • Quelle belle promesse adressée aux couples, mais ô combien parfois difficile à atteindre tant les conflits conjugaux sont nombreux. Pourtant la paix qu’ils dégagent et l’unité qui en résulte peut leur faire accomplir des exploits. Jésus dira : Je vous dis encore que, si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander une chose quelconque, elle leur sera accordée par mon Père qui est dans les cieux (Mt 18.19).

Logion 7. Jésus a dit : « Heureux est le lion que mangera l’homme et le lion sera homme. Méprisable est l’homme que mangera le lion et le lion sera homme.»

  • Dans la pensée gnostique, le lion fait référence à l’égo, cet animal-roi est celui qui dévore notre identité. Ce lion serait la partie animale, ces pulsions, surtout sexuelles, qui parfois nous dominent et que tout homme doit apprendre à maîtriser et à dominer. Il est l’obstacle qui nous empêche d’atteindre le véritable bonheur.

Logion 77. Jésus a dit :« Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est venu à moi. Fendez du bois, je suis là ; soulevez la pierre, vous me trouverez là. » 

  • Voyez, on baigne en plein dans le panthéisme !

Logion 114. Simon Pierre dit : « Que Myriam (Marie)sorte d’ici, parce que les femmes ne sont pas dignes de la Vie ». Jésus répliqua : « Voici que je l’attirerai, pour la faire mâle, pour qu’elle aussi soit un esprit vivant, semblable à vous les mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le royaume des cieux ».

  • Cette logion pose problème. Selon cette logion (parole) de Jésus, il y aurait abolition de la différenciation des sexes. Ce  passage fait probablement référence au mythe de l’androgyne primordial que les hérétiques gnostiques dits « valentiniens » avaient repris à leur compte. D’après cette interprétation, Adam, au sens d’être humain, fut créé premièrement mâle/femelle et Dieu sépara le côté féminin de l’homme après la chute. Selon les gnostiques, la partie féminine est considérée comme plus faible et plus imparfaite. Selon eux, pour atteindre la perfection, l’élément féminin doit se transformer et se réunir au masculin afin de reconstituer l’androgyne originel.
    À cela, nous pourrions rapprocher cette parole de Matthieu 19.11-12 : Il leur répondit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné.
    12. Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus eux-mêmes eunuques, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne.

    Cette parole ne peut être comprise que par les « initiés » d’où l’interprétation des gnostiques comme devant être comprise non par « eunuque » mais comme l’être androgyne. Cet androgyne est à prendre au sens spirituel au sens où il intègre ses polarités masculines et féminines afin de devenir entiers.

Nous comprenons mieux  la raison pour laquelle cet évangile est classé parmi les livres apocryphes et pourquoi l’Église ne l’a pas accepté au canon des Ecritures. Le gnosticisme est une hérésie subtile que Paul a combattue ainsi que les Pères Apostoliques dont Irénée de Lyon (Contre les hérésies). On peut le lire par curiosité, par intérêt historique mais il est tout de même difficile d’en extraire des ressources pour affermir sa foi.

Pour ceux que ça intéresse, la traduction intégrale en français des documents trouvés à Nag-Hammadi ont été édités à la Bibliothèque de la Pléiade « Les écrits gnostiques », parut le 22 Novembre 2007 sous le n° 538. 
Un autre excellent livre sur les écrits apocryphes et le gnosticisme aux éditions Farel – Les livres que l’église a rejetés de Michaël Green.

Nag Hammadi Codex II, folio 32

L’Évangile de ThomasJean-Yves Leloup
Albin Michel, 1986