Il n’y a rien au-dessus de l’amour, dira l’apôtre Paul. Tout devrait être motivé par l’amour, tant nos pensées que nos actions. Je pourrais faire preuve de charité, donner tous mes biens aux pauvres, mais si je n’ai pas l’amour, ça ne servirait à rien. En paraphrasant, Paul dirait : « Je pourrais parler toutes les langues des hommes, voire même aller jusqu’à parler la langue des anges, si je n’ai pas l’amour, cela ne sert à rien ». Parler la langue des anges serait-il le summum de l’éloquence ? À la question posée : Que dis-tu lorsque tu parles en langue ? Certains affirment qu’ils parlent la langue des anges !
Mais que peut bien vouloir dire Paul en évoquant le langage angélique. Les anges auraient-ils une langue à eux ?
Voyons pour commencer les cinq différentes interprétations données sur ce que nous disons, lorsque nous parlons en langue.
1. La xénoglossie
La xénoglossie (du grec ancien ξένος- xénos « étranger » et γλῶσσα – glôssa « langue ») désigne le phénomène par lequel un individu exprime des propos dans une langue intelligible qu’il n’a jamais apprise ni étudiée. C’est l’interprétation dominante du récit de la Pentecôte rapportée en Actes 2. Les auditeurs entendent dans leur propre langue maternelle le message, qui sont des « merveilles de Dieu ».
2. La glossolalie
Le terme vient du grec ancien γλῶσσα – glôssa, qui signifie « langue » (l’organe), et de λαλέω – laleô, qui signifie « parler ». Littéralement, la glossolalie est le fait de « parler en langues ». Dans le cadre biblique et théologique, cela désigne un phénomène où une personne exprime des paroles inintelligibles pour lui-même ou pour ses auditeurs, perçues comme une manifestation du Saint Esprit.
Paul dit que celui qui parle en langue « dit des mystères en esprit » (1 Cor 14:2). Ce peut être une forme de langage extatique, qui s’exprime par “un charabbia”, c’est-à-dire une suite d’onomatopées ou de syllabes répétées avec une seule voyelle – souvent le A, le tout sans construction syntaxique.
3. La langue des anges
Cette hypothèse s’appuie sur l’expression de Paul : « Quand bien même je parlerais les langues des hommes et des anges… » (1 Cor 13:1). Ici, le locuteur accède temporairement au mode de communication des réalités célestes. Ce qui est dit serait alors une louange parfaite, identique à celle que les créatures célestes adressent à Dieu devant son trône. C’est un langage de pure adoration.
Dans la Bible annotée, Fredéric Godet commente ainsi : « Il ne faut pas voir dans les langues des anges une simple hyperbole – il y a une réalité dans le langage du ciel, quel qu’il soit, puisque Paul y avait entendu des choses ineffables. » (2 Cor 12.4)
4. La prophétie nécessitant une interprétation
Dans le cadre de l’assemblée, Paul insiste sur la nécessité qu’il y ait un interprète. La langue est alors un message divin public, mais en quelque sorte “crypté”. Ce qui est dit en langue, une fois interprétée devient l’équivalent d’une prophétie. Elle contient une instruction, une exhortation ou une révélation pour la communauté. Sans interprétation, elle reste une « parole en l’air » pour l’audition publique, bien que édifiante pour le locuteur. (1 Cor 14:26-28)
5. Les soupirs inexprimables
Basée sur Romains 8:26 : « l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables ». De quoi s’agit-il précisément ? Stenagmos (soupir) désigne un gémissement, un profond soupir de détresse ou une aspiration intense. Dans la Septante, il est utilisé pour les cris des Israélites en Égypte (Ex 2:24).
Alalētos (inexprimable/indicible) est composé de l’alpha privatif (a-) et du verbe laleō (parler). Ce mot est un hapax legomenon (utilisé une seule fois dans tout le Nouveau Testament).
Ces soupirs inexprimables seraient ce qui ne peut être exprimé par des mots humains (ineffable) ou ce qui ne peut être entendu, un gémissement muet ou intérieur. Ils sont donc la réponse divine à l’incapacité de notre nature qui, plongée dans la finitude et la souffrance, ne trouve plus les mots pour prier. L’Esprit Saint s’identifie à notre faiblesse. Lorsque le croyant est à bout de souffle ou de mots, l’Esprit traduit l’angoisse profonde en une prière que Dieu comprend parfaitement, car l’Esprit connaît la pensée de Dieu (v. 27). Ce sont des mouvements de l’âme trop profonds pour la structure du langage.
Après avoir vu ces cinq points, notons que l’idée de louanges ou de prières adressées par des anges à Dieu dans le ciel se retrouve en Isaïe 6:3. On retrouve cela également dans l’activité angélique qui a lieu autour du trône dans le livre de l’Apocalypse. Là, se joignent aux croyants des louanges de toutes les nations qui rendent gloire à Dieu (Apocalypse 7:9-12). Si on y réfléchit un petit peu, on comprend facilement l’idée d’une « langue des anges » dans ce contexte. Mais dans quelle langue toutes les nations proclament-elles d’une seule voix : « Le salut est à notre Dieu » (Ap 7.10) ? S’expriment-elles en hébreu ? en grec ? Je doute que ce soit en français mais la solution la plus probable est d’imaginer une langue d’une autre nature que les langues humaines. Mais il est des mystères qui nous seront dévoilés plus tard.
Et la langue des anges ?
Arrêtons-nous à présent sur le point n°3, celui de la langue des anges. Que peut bien vouloir dire Paul ? Les Corinthiens avaient-ils eu vent ou connaissance de ce langage ? Pour beaucoup de commentateurs, Paul ne suggère pas que les hommes peuvent réellement parler la langue des anges, mais utilise une image rhétorique pour dire : « Et même si j’atteignais le plus haut degré de perfection dans l’expression spirituelle, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien ».
Hormis ce passage, trouve-t-on des traces de ces langues angéliques dans la littérature profane. Disons qu’elle est largement répandue dans la tradition apocryphe juive et dans les réflexions issues des Pères de l’Église.
1. Sources extrabibliques : Littérature apocryphe et pseudépigraphe
Dans le judaïsme du second Temple, plusieurs textes décrivent la nature du langage céleste :
- Le Testament de Job, v. 48-50 : Si quasiment aucun texte juif ancien n’évoque le parler en langues des anges, un passage du Testament de Job évoque le parler dans la langue des anges. Ce texte apocryphe Juif, écrit en grec, date probablement du 1ᵉʳ siècle av. JC ou du 1ᵉʳ siècle ap. JC, soit une époque très proche de celle du Nouveau Testament. Les derniers chapitres de ce livre (ch. 45-51) racontent comment les filles de Job se mettent à « proclamer des hymnes », l’une dans la langue des anges, l’autre dans la langue des Princes, et la troisième, celle des Chérubins. Les termes grecs employés pour décrire cette expérience sont très proches de ceux employés par l’auteur du livre des Actes lorsqu’il parle du parler en langues. Il est dit, notamment, que Nereios, le frère de Job, a entendu ses nièces raconter les « grandeurs de Dieu ». Autrement dit, alors que les filles de Job ont parlé dans la langue des anges, une langue censée être inaccessible au commun des mortels, Nereios les a entendues dire les grandeurs de Dieu. Tout comme les auditeurs à la Pentecôte qui entendent les disciples proclamer « les grandeurs de Dieu » dans leur langue (Ac 2.11) ; ou comme les disciples d’Actes 10 qui entendent ceux de la maison de Corneille parler en langue et « dire les grandeurs de Dieu » (Ac 10.46). Si le Testament de Job propose un récit imaginaire et ne fait aucunement autorité pour les croyants, il a été écrit par des Juifs de langue grecque à une époque proche du Nouveau Testament.
- Le Livre des Jubilés,12, 25-27 (IIe siècle av. J C) : Ce texte affirme que l’hébreu était la langue de la Création et que c’était la langue parlée par tous, y compris les anges, jusqu’à la tour de Babel. Pour l’auteur des Jubilés, la « langue des anges » serait l’hébreu sacré.
- Les Manuscrits de la Mer Morte, 4Q400-405, Cantiques de l’Holocauste du Shabat : Ces textes ne décrivent pas des sacrifices d’animaux, mais une liturgie angélique dans le sanctuaire céleste. Les anges y louent Dieu avec une « langue de bénédiction » ou une « langue de pureté ». Il s’agit d’un langage hautement poétique destiné exclusivement à l’adoration.
- L’Ascension d’Isaïe (Ier siècle av. J C) : Dans ce récit apocryphe, nous voyons que le prophète monte à travers les sept cieux et note qu’à chaque niveau, les anges ont une manière différente de louer Dieu, suggérant une hiérarchie de langages spirituels.
2. La perspective des Pères de l’Église
Voyons à présent comment les Pères de l’Église ont abordé cette question sous l’angle de la métaphysique. Comment des êtres immatériels communiquent-ils ?
- Saint Augustin (De Magistro), ouvrage écrit en 389 : Saint Augustin affirme que le langage humain est lié à la matérialité (le son, l’air vibré). Cependant, les anges n’ont pas de corps de chair ni de poumons. Par conséquent, leur « langue » n’est pas faite de mots sonores. II soutient que les anges communiquent entre eux par l’illumination directe de la pensée. Ils se parlent ou communiquent en faisant briller leur volonté l’un pour l’autre, sans avoir besoin de mots articulés. Il explique que chez les êtres spirituels (anges et âmes désincarnées), la communication se fait par la lumière directe de la Vérité. Pour Augustin, si l’on dit que les anges « parlent », c’est par une intuition spirituelle ou une illumination.
- Grégoire de Nysse (Contra Eunomium) : Selon Grégoire, le langage humain (phonèmes, syntaxe, organes de la parole) est lié à notre condition corporelle et animale. Puisque les anges sont des natures incorporelles et intellectuelles, ils n’ont pas besoin de faire vibrer l’air pour communiquer. Grégoire défend une thèse audacieuse pour son époque : la théorie de la faculté inventive (dunamis ephuretike). Dieu a donné à l’homme l’intelligence, mais c’est l’homme qui a inventé les mots pour désigner les choses. Par extension, les anges n’utilisent aucune des langues terrestres (ni l’hébreu, ni le grec) car ils n’ont pas eu besoin de ce processus d’invention lié au besoin de désigner des objets matériels. Il explique que la nature angélique étant intellectuelle, leur langage est un pur reflet spirituel de la vérité.
- Origène : Plus spéculatif que les autres, il suggère que les anges possèdent effectivement un langage qui leur est propre, mais que celui-ci est ineffable pour les humains. Il lie cela à la capacité des puissances spirituelles à transmettre des idées directement à l’esprit humain.
- Denys l’Aréopagite (La Hiérarchie Céleste) écrit entre 485 – 518 apr. J C : Dans son œuvre majeure sur les anges, Denys explique que les anges supérieurs « parlent » aux anges inférieurs par illumination. (On sent ici l’influence de saint Augustin). La langue des anges n’est pas un code de mots, mais une transmission de lumière et de connaissance divine. Les séraphins transmettent ce qu’ils reçoivent de Dieu aux chérubins, et ainsi de suite.
- Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) dans la Somme Théologique a théorisé la communication des anges qu’il appelle, lui aussi, l’illumination. Selon lui, les anges n’ont pas de langue physique, pas de cordes vocales, pas d’air. Leur langue est une transmission purement intellectuelle de concepts. Un ange parle à un autre en tournant sa volonté vers lui pour lui dévoiler une vérité. C’est une communication immédiate, de pensée à pensée.
Enfin, précisons qu’au XVIe siècle, l’occultiste John Dee et son médium Edward Kelley ont prétendu avoir redécouvert la « langue des anges » (ou langue énochienne) via des séances de spiritisme. Ils affirmaient qu’il s’agissait de la langue parlée par Adam au Paradis, mais attention, cela relève de l’ésotérisme et non de l’exégèse biblique ou de la théologie chrétienne classique.
Conclusion
Arrivés à ce stade, il est difficile de dire ce qu’est la langue des anges car il appartient à un domaine spirituel, là où nous, nous nous plaçons dans un monde matériel. Remis dans son contexte de « l’hymne à l’amour », Paul nous rappelle que même si nous accédions à ce registre du langage, si l’amour – agape, qui est le sommet de l’expression du don de soi, d’aimer sans attendre en retour, si cette amour n’est le moteur d’aucune de nos actions, tout cela ne vaut rien. Il est donc préférable de se concentrer sur ce qui est fondamental : L’AMOUR.



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