15 octobre 2026
Alexandre Nanot

Genèse 19.26 : La femme de Lot

Semeur (2000) : La femme de Loth regarda derrière elle et fut changée en une statue de sel.
Ostervald (2018) : Mais la femme de Lot regarda derrière elle, et elle devint une statue de sel.
NFC (2019) : La femme de Loth regarda en arrière et fut changée en statue de sel.
Cahen (1836) : Sa femme ayant jeté un regard en arrière, devint une colonne de sel.
Jérusalem (1955) : Or la femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel.
Amiot (1950) :  Alors sa femme regarda en arrière : elle devint un bloc de sel. 

LXX Alexandrie : Et sa femme regarda en arrière et elle devint une stèle de sel.
Chouraqui (1985) : Sa femme regarde derrière lui : elle devient un pilier de sel. 

Targoum YBU :  Parce que la femme de Loth était du nombre des filles des Sodomites, elle regarda en arrière pour voir ce qu’il en serait à la fin de la maison de son père et voici qu’elle devint colonne de sel, jusqu’au jour où ressusciteront les morts. 

(vattabeṭ ishto mēa’harav vatéhi netsiv melah) 

1. Que sait-on de cette femme ?

La Bible ne dit pas grand chose sur la femme de Loth, pourtant Jésus lui-même dira : Rappelez-vous de la femme de Lot ! (Luc 17:32). Jésus semble vouloir attirer l’attention de ses disciples en rappelant à leur mémoire le triste sort de cette femme. Alors qu’aurait-elle à nous dire aujourd’hui ? Pourquoi cette femme s’est-elle retournée ? Comme le Targoum le relève, Lot a très probablement rencontré sa future épouse alors qu’il siégeait aux portes de la ville de Sodome (Gn 19:1), c’est dire qu’il y avait trouvé plus qu’un refuge, il s’y était installé et y siégeait au sein du conseil des Anciens. Là, dans cette ville, il semble être confortablement installé avec sa femme et ses deux filles, qui allaient bientôt se marier. (https://www.bibliorama.org/genese-19-14-lot-avait-il-2-ou-4-filles/).
On peut penser que cette femme qui, d’après la tradition juive a parfois été nommée « Édith » selon le Pirkei de Rabbi Éliézer ou « Ado » d’après le Livre de Jasher (ou Sefer ha-Yashar ch.19:52), souffrait à l’idée de ce que ses parents, restés à Sodome, ainsi que ses proches, ses amies et sa maison, pouvaient subir sous cette pluie de soufre et de feu.

2. Voyons les versets de plus près

Sur le plan textuel et philologique, le verbe hébreu נָבַט (nābaṭ), à la forme hiphil וַתַּבֵּט, n’implique pas un simple coup d’œil distrait, mais une contemplation fixe, un regard plein de regret ou de désir, souvent associé à une rébellion psychologique contre l’injonction divine. (Gen 19:17) 

L’expression מֵאַחֲרָיו (mēa’ḥarāv, « de derrière lui » ou « de derrière son dos ») désigne la position de la femme qui marchait à la suite de son mari, ou plus largement qu’elle regardait en arrière par rapport à la direction de la fuite imposée par l’ange. Le texte dit littéralement qu’elle regarda « derrière lui ». On peut se poser la question : Derrière qui ? On peut d’abord penser qu’elle était tout simplement devant Lot mais le Targoum YBU dit ceci : « Sa femme regarda derrière l’ange pour savoir ce qu’il en serait de la maison de son père. Elle était, en effet, du nombre des filles des Sodomites… ». De là, on comprend que l’un des deux anges fermait la marche.

Le terme נְצִיב (nétsiv) dérive de נָצַב (natsav, se tenir debout) et désigne une colonne, un pilier. Le substantif מֶלַח (melaḥ) renvoie au sel, élément topographique et géologique abondant autour de la mer Morte, symbolisant la stérilité absolue et la mort. Dans l’Ancien Testament, la métamorphose en sel évoque la désolation irrémédiable (Dt 29:22 ; Ps 107:34).

Un pilier de sel. נְצִיב מֶלַח que l’on rend généralement par « statue », un « pilier » ou une « colonne de sel » selon les traducteurs. Les commentateurs disent que la nuit où les deux anges sont venus chez Lot, il demanda à sa femme de préparer un repas pour eux. Manquant de sel, elle en aurait demandé aux voisins, ce qui les alerta de la présence d’invités et déclencha le débordement de la foule devant chez lui. Voilà pourquoi elle devint un pilier de sel. Le Targoum lui, laisse entendre qu’elle se rendit chez les voisins, prétextant qu’elle avait besoin de sel, dans le but de divulguer la présence des hôtes.

Le Livre de la Sagesse, qui fait partie des livres Deutérocanoniques (écrit vers le milieu du Ier siècle av. J.-C) la mentionne : « En témoignage de leur perversité, il reste une terre aride et fumante […] et, en mémoire d’une âme qui ne voulut pas croire, se dresse une colonne de sel. » (Sagesse 10:7)

Flavius Josèphe dit que la statue existait également de son temps lorsqu’il écrivit aux alentours de 66-70 : « La femme de Lot, pendant la fuite, ne cessant de se retourner vers la ville et de regarder indiscrètement ce qui s’y passait malgré la défense expresse de Dieu, fut changée en une colonne de sel ; j’ai vu cette colonne qui subsiste encore aujourd’hui. Lot s’enfuit seul avec ses filles et va occuper un petit endroit resté intact au milieu des ravages du feu ; il porte encore le nom de Zoôr : les hébreux appellent ainsi ce qui est petit. Il y vécut misérablement par suite de l’absence d’habitants et du manque de ressources. » (Antiquités Judaïques – Livre 1-XI)

3. Que disent les Pères de l’Église sur la femme de Lot ?

La femme de Lot, dont parle la Genèse 19:15-26, a beaucoup retenu l’attention des Pères de l’Église. Son histoire est tout un message et ne doit pas être seulement comprise comme le récit d’un châtiment : Elle devient aussi un avertissement spirituel contre l’attachement au monde, le manque de persévérance dans la conversion et le regard nostalgique porté sur une vie que Dieu nous demande de quitter.
Pourquoi ce regard a-t-il été pour elle un regard fatal ? Les Pères proposent plusieurs interprétations complémentaires : La désobéissance à un commandement divin, l’attachement intérieur à Sodome, l’hésitation entre Dieu et le monde, et la nécessité de persévérer jusqu’au bout dans le salut.

1. Saint Augustin (354-430)

La femme de Loth représente ceux qui retournent en arrière dans leur cœur. Saint Augustin donne l’une des interprétations spirituelles les plus célèbres de ce récit. Pour lui, le problème ne réside pas seulement dans le mouvement physique de tourner la tête : il s’agit de revenir intérieurement à l’ancienne vie dont Dieu nous a délivrés. Aussi, écrit-il dans La Cité de Dieu, que l’interdiction de regarder derrière soi signifie que nous ne devons pas retourner, dans notre cœur, à l’ancienne vie abandonnée par la grâce.
Dans son ouvrage Contre Fauste, il précise que la femme de Lot illustre ceux qui, appelés par la grâce, regardent en arrière au lieu de laisser le passé derrière eux et de tendre vers ce qui est devant eux. Il rapproche cet exemple de la parole du Christ : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas apte pour le Royaume de Dieu. » (Luc 9:62)
La colonne de sel devient ainsi une leçon destinée à rendre les croyants vigilants : Il ne suffit pas d’avoir commencé à quitter le péché, il faut aussi poursuivre sa route. L’idée principale chez saint Augustin se résume en ceci : On peut avoir quitté Sodome extérieurement tout en continuant à lui appartenir intérieurement !

2. Saint Irénée de Lyon (130-202)

C’est surtout dans Contre les hérésies – livre IV, 31:3 qu’ Irénée propose une lecture plus mystérieuse, dite typologique : Les événements de l’Ancien Testament peuvent annoncer ou représenter des réalités spirituelles ultérieures. À propos de la femme de Lot, il écrit que la colonne de sel demeure comme une figure de l’Église, qui est elle-même appelée « le sel de la terre » en Matthieu 5:13.
Il faut noter une nuance importante : Irénée ne développe pas ici exactement la même interprétation morale qu’Augustin. Il s’intéresse surtout à la signification symbolique de la colonne de sel dans l’économie du salut. Pour lui, la statue de sel représente une chair pétrifiée par les désirs terrestres, mais le sel préserve aussi de la corruption. Elle devient un monument incorruptible qui avertit les générations futures contre le risque d’apostasie ou de relâchement spirituel. L’idée essentielle chez Irénée se résume en ceci : Même un événement de jugement peut devenir, dans la lecture chrétienne, un signe durable au service de la foi.

3. Saint Clément de Rome  (fin du Ier siècle)

Dans sa Première épître aux Corinthiens (ch.11), Clément présente la femme de Lot comme un exemple de personne qui n’est pas restée en accord avec le commandement reçu. Alors que Lot est sauvé, elle devient une colonne de sel. Il en tire une leçon sur les personnes qui ont un cœur partagé et qui se défient de la puissance de Dieu : elles s’exposent au jugement et deviennent un avertissement pour les générations suivantes.
Cette lecture met en lumière le contraste entre deux attitudes : Faire confiance à Dieu jusqu’au bout, ou commencer à lui obéir tout en conservant des réserves intérieures. Retenons que l’idée essentielle chez Clément est  que le salut demande une confiance qui ne soit pas divisée entre Dieu et ce que l’on refuse d’abandonner.

4. Saint Cyrille de Jérusalem  (vers 313-386)

Cyrille s’adresse aux nouveaux baptisés et applique directement l’exemple de la femme de Lot à la conversion chrétienne. Il voit dans la colonne de sel le monument d’une volonté qui s’est détournée de la bonne direction. Il exhorte alors le chrétien à ne pas retourner à ce qu’il a abandonné, après avoir renoncé à satan et s’être attaché au Christ. Son enseignement est particulièrement fort dans le contexte du baptême : renoncer au mal ne consiste pas simplement à prononcer une formule, mais à rompre avec l’ancienne manière de vivre.
Il oppose ainsi deux mouvements spirituels :
– Regarder en arrière : retourner aux pratiques et aux attachements de l’ancienne vie.
– Marcher vers l’avant : demeurer fidèle au Christ et avancer vers le salut.

5. Origène (vers 185-253)

Origène, dans son Homélies sur la Genèse – homélie 2, soulève une question intéressante : Pourquoi un simple regard aurait-il entraîné une sanction aussi terrible, alors que cette femme était en train d’échapper à la destruction ? Origène ne se contente pas de considérer le geste matériel. Dans son interprétation allégorique, il associe Lot à la raison et à l’âme qui tend vers Dieu, tandis que sa femme représente la tendance charnelle qui se retourne vers les plaisirs terrestres et s’éloigne du Royaume de Dieu. Il ne s’agit donc pas nécessairement, dans cette lecture, de condamner toute mémoire du passé. Il s’agit plutôt de dénoncer le désir de revenir à ce qui éloigne de Dieu. L’idée essentielle chez Origène se résume en ceci : Le regard extérieur révèle une orientation intérieure de l’âme.

6. Martin Luther (1483-1546)

Dans ses Leçons sur la Genèse, au commentaire de Genèse 19:26, le réformateur Martin Luther développe une interprétation assez surprenante. Il avance quatre idées principales : 

1. La femme de Lot était probablement une croyante. Luther estime qu’elle avait manifesté sa foi en suivant son mari hors de Sodome. Il rejette donc l’idée qu’elle aurait été une femme entièrement impie.

2. Elle a succombé à la faiblesse humaine. Malgré l’ordre divin, elle s’est retournée pour regarder Sodome. Luther envisage qu’elle ait oublié l’avertissement ou qu’elle ait cru le danger passé après l’arrivée dans la ville de Tsoar.

3. Sa désobéissance lui a valu un châtiment temporel. Luther distingue la mort physique de la femme de Lot de son sort éternel. Selon lui, sa transformation en statue de sel ne signifie pas nécessairement sa damnation.

4. Luther espère même qu’elle a été sauvée et c’est là le point le plus remarquable de son commentaire. Il écrit qu’il croit que son âme a été sauvée, et qu’il faut considérer cet épisode comme un enseignement pour nous plutôt que comme une condamnation définitive de cette femme.

Luther applique ensuite cet épisode à la fidélité à la Parole de Dieu. Il avertit le chrétien contre le fait de délaisser la voie que Dieu lui a indiquée pour en chercher une autre. Il écrit notamment que celui qui veut être chrétien ne doit pas changer de résolution, rechercher une autre voie ou un autre Évangile. Il compare celui qui abandonne cette voie à la femme de Lot.

7. Jean Calvin (1509-1564)

Calvin dira au sujet de son salut que Dieu, en lui imposant une peine temporelle, a épargné son âme, car souvent il châtie le corps, afin que l’âme soit sauvée de la damnation éternelle.

Quelle leçon tirer ?

Le point commun de ces interprétations est que la femme de Lot ne représente pas seulement une personne qui a désobéi à une consigne. Elle devient une figure de l’être humain qui commence à se détourner du mal, mais qui demeure intérieurement attaché à ce qu’il quitte. Cette parole est remarquable : Jésus ne dit pas simplement de se souvenir de Sodome, de son jugement ou de Lot, mais précisément de sa femme. L’épisode devient ainsi un avertissement adressé à ceux qui veulent être prêts pour le Royaume de Dieu. Il convient toutefois de distinguer le texte biblique de ses interprétations : la Genèse ne précise pas explicitement pourquoi la femme de Lot regarde derrière elle. Les Pères de l’Église proposent donc des lectures spirituelles de son geste, et non une explication historique unanimement établie.
La leçon la plus profonde et que l’on peut retenir paraît être celle que propose saint Augustin : on peut être sorti de Sodome sans que Sodome soit encore sortie de notre cœur. 

Conclusion

Comment réagiriez-vous si votre maison brûlait (c’est la signification littérale de Sodome : « qui brûle »). Vous arrivez devant la maison : Quel est votre réflexe ? Allez-vous tenter de récupérer des papiers importants, des photos, des objets de valeur ? Pas facile de garder la maîtrise tellement l’attachement au passé est fort. La puissance de la nostalgie est parfois dangereuse. C’est là l’un des enseignements de ce texte. Il faut apprendre à laisser le passé derrière nous, même si cela est plus difficile à faire qu’à dire, et regarder de l’avant, vers un futur plus prometteur, plein d’espérance et porteur de vie.
Ainsi ce texte de Genèse 19 nous invite à oser quitter avec confiance notre passé sans nostalgie, sans se retourner pour aller vers un nouvel exode, vers une nouvelle destinée.
Être constamment nostalgiques du passé, se retourner sans cesse vers le passé, suggère qu’il y a un rapport au passé qui nous rend stériles comme du sel, un rapport au passé qui pétrifie notre présent et compromet notre avenir ; un rapport au passé qui dessèche notre vie et la rend inféconde. Oui, reconnaissons que parfois la nostalgie bloque notre présent, mais surtout elle empêche d’avancer pour que notre futur puisse advenir.


On dit souvent qu’il faut tourner la page pour écrire un nouveau chapitre. Notre vie ressemble à un livre. Ce livre est composé de plusieurs chapitres et pour toi, ami lecteur, une saison doit se terminer afin que tu puisses écrire un nouveau chapitre. Tu y as probablement versé des larmes, traversé des combats, perdu des êtres chers, des amis, et reconnaissons qu’il est difficile de s’arrêter et de mettre un point final à la saison actuelle. Il faut arrêter de s’apitoyer et de se lamenter.
Si tu te trouves à ce seuil, sache qu’il te faut de la force et du courage pour croire que ton prochain chapitre sera plus fécond, serein et épanouissant, plein d’espérance que celui qui s’achève. Dieu veut écrire cette histoire avec toi, et il est prêt à t’accompagner pour mettre ce point final. Tu n’es pas obligé d’écrire tout de suite le chapitre suivant. Prends le temps et considère les bontés de Dieu qui ne sont pas épuisées à ton égard, car chaque matin, elles se renouvellent. (Lamentations 3:23)

Es-tu prêt à faire ce pas ?

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