Les noces de Cana. Réjouissances et festivités sont au rendez-vous. Jésus et ses disciples sont invités ainsi que Marie, sa mère. En ce temps-là, les noces duraient 7 jours et autant dire qu’il n’était pas question d’être en rupture de vin, ce serait la honte pour les organisateurs. Et pourtant, le récit des noces de Cana que Jean nous raconte dans son évangile nous dit que c’est ce qu’il s’est bel et bien passé. Mais contrairement aux trois autres évangiles dits « synoptiques », Jean n’aborde pas la vie de Jésus selon la même perspective. Son but, nous dit-il, est de nous amener à réaliser que Jésus est le véritable Messie et qu’en croyant, nous ayons la vie par son nom (Jn 20.31). Tel est le fil conducteur qu’il nous faut garder à l’esprit lorsque nous étudions son évangile. Contrairement aux autres, Jean ne mentionne que sept miracles mais ce n’est pas ce mot qu’il emploie, il emploie σημεῖον « signes » car ces sept miracles sont bien plus que ça, ils sont des signes contenant une réalité messianique. Ils sont davantage un langage qu’une action.

Revenons aux noces. Jean nous rapporte un fait important : le vin ayant manqué. Grosse crise en plein mariage. Marie s’adresse à Jésus et lui signale : Ils n’ont plus de vin et ce dernier de répondre : Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Expression quelque peu étrange que celle que Jésus emploie envers sa mère. Voyons d’autres traductions :

S21 : Jésus lui répondit : Que me veux-tu, femme ?

SEM1992 : Écoute, lui répondit Jésus, est-ce toi ou moi que cette affaire concerne ?

PV : Écoute, lui répondit Jésus, en quoi cela nous concerne-t-il, que me demandes-tu ?

FC 1982 : Écoute, lui répondit Jésus, en quoi cela nous concerne-t-il, que me demandes-tu ?
FC 1997 : Mais Jésus lui répondit : Mère, est-ce à toi de me dire ce que j’ai à faire ?
NFC : Mais Jésus lui répondit : Que me veux-tu ?

Pirot-Clamer : Jésus lui dit : Qu’avons-nous affaire ensemble, femme ?

PEU 1995 : Jésus lui répond : Femme, vas-tu te mettre dans mes affaires ?

PEU 2003 : Jésus lui répond : — Femme, pourquoi t’adresse-tu à moi ?

BAY : Jésus lui dit : Qu’importe, femme ?

Hormis la FC1997 qui pourrait nous faire croire à un manque de respect envers sa mère et la Bayard qui laisserait sous-entendre un désintérêt de Jésus, les autres traductions ne sont pas très explicites au sujet de cette expression idiomatique. En fait, il s’agit d’un hébraïsme, c’est-à-dire une expression juive qui, selon la méthode de traduction employée, littérale ou dynamique, sera rendu différemment.
En réalité, on peut sentir à travers le texte grec et sa traduction que la réponse du Christ est assez mal rendue. Jésus parlait hébreu et Jean écrit et pense en hébreu. Il s’agit donc d’une tournure de phrase particulière à cette langue, transcrite telle quelle et qui devait être comprise aisément de leur temps.

On retrouve cet hébraïsme dans la bouche de Jephté (Jg 11.12), dans la bouche du démon face à Jésus (Mc 1.24; Lc 4.34; 8.28) et il utilisé par David (2 Sm 16.10; 19.22). Dans ce dernier cas, il peut être mieux compris en le rendant par : Fils de Tserouyah, en quoi cette affaire te concerne ? (voir aussi 2 Rois 3.13; 2 Chr 35.21). Enfin, on le retrouve chez la veuve de Sarepta, s’adressant au prophète Élie (1 R 17.18) au sujet de son fils qui vient de mourir.

L’hébraïsme, littéralement « quoi, de toi à moi », signifie simplement : Qu’y a-t-il qui nous concerne tous les deux ? Que me veux-tu ? Mais dans le contexte des noces de Cana et, en considérant l’enjeu christologique, il serait juste de le rendre par : Femme, n’interfère pas dans mes affaires.
Dans « L’Évangile de l’Esprit », l’abbé Alta explique les paroles du Maître comme signifiant à peu près : « Qu’est-ce que cela peut bien nous faire, à l’un comme à l’autre ». Il est évident qu’on ne peut comprendre de tels propos dans la pensée de Jésus et la suite du récit nous le montre. Laissons ce commentaire à l’écart.

Fresque du XIVe dans l’Église du Saint-Sauveur en Géorgie, Tsalendjikha

  Cette réponse du Christ à sa mère a donné lieu à des commentaires sans fin. D’aucuns sont choqués que Jésus dise « Femme » à sa propre mère mais ce n’est pas irrespectueux de la part de son fils. Notons simplement que ce moment marque un tournant dans leur relation. En effet, désormais Jésus n’obéira qu’à son Père qui est dans les cieux et à lui seul. Il ne faut donc pas voir une impolitesse mais une formule respectueuse tout comme l’une de ses dernières paroles en croix « Femme, voilà ton fils ! ».

Poursuivons la suite de la phrase. Jésus lui répondit : Qu’y a-t-il entre moi et toi, femme ? Mon heure n’est pas encore venue. Son heure ? De quelle heure est-il question ? Dans l’évangile johannique, nous lisons une progression qui rythme le cours de ses trois années de ministère.

  • Jean 2.4 : Mon heure n’est pas encore venue
  • Jean 7.30 et 8.20 : parce que son heure n’était pas encore venue
  • Jean 12.23 : L’heure approche où le Fils de l’homme va entrer en gloire
  • Jean 12.27 : Délivre-moi de cette heure…
  • Jean 13.1 : Jésus sait que l’heure est venue pour lui de passer de ce monde au Père
  • Jean 17.1 : Père, l’heure est venue…

Dès lors, nous comprenons que cette heure est la croix, ce moment tant redouté dont il sait qu’il devra le mener jusqu’au bout ( Phl 2.8; Hb 5.8). Pour Jean, la croix est un trône d’où le Fils de l’Homme domine sur le monde et sur ses ennemis. Cette heure est celle où son sang doit être versé. Le sang de l’alliance, de la nouvelle alliance. A présent, nous réalisons que, lorsque Marie dit à son fils : ils n’ont plus de vin, celui-ci l’interprète comme étant le moment de s’offrir en sacrifice. Ce vin manquant, Jésus l’annoncera lors de l’institution de la Cène, quand il prendra la coupe de vin et dira : Ceci est le sang de la Nouvelle Alliance. On peut se demander comment Marie comprend cette réponse mais à ce moment du récit, elle reste soumise et obéissante à son Maître.

Jésus fait comprendre à Marie qu’il serait prématuré d’accomplir des miracles qui feraient croire à l’inauguration des temps messianiques. Ces paroles renferment donc une instruction donnée à Marie, plutôt qu’un refus de sa demande : il n’y a donc pas de contradiction entre l’instruction et l’action qu’il accomplit aussitôt après.

Le premier « signe » est riche de sens, car il englobe tous les autres miracles. Le miracle de Cana nous parle de l’achèvement du régime de la loi qui fait place à la grâce. Le vin nouveau est meilleur et il a été réservé pour ce temps. Ce miracle que l’on pourrait évoquer comme un geste prophétique est une anticipation de l’heure de sa mort. Les six jarres furent remplies à ras bord pour nous dire que l’abondance de la grâce est belle et bien supérieure et que nul homme, nulle femme n’aurait le droit de s’en priver car ce si grand salut est gratuit.

Vous tous qui avez soif, venez !
Isaïe 55.1

Oui, les noces de Cana sont une invitation universelle et tous peuvent venir boire et se désaltérer aux sources du salut.


Timbre poste Vaticane 1988 – Issu du tableau de Paul Veronèse
Les Noces de Cana – Musée du Louvre, Paris