Duccio di Buoninsegna 1260-1319

Ce dernier chapitre de l’évangile de Jean est riche en détail. Nous trouvons 7 disciples au bord de la mer de Tibériade dans la barque. En ajoutant Jésus, ils sont donc 8 au repas, déjà tout un symbole, et c’est la 3ᵉ apparition (ch 20.19; 20.26; 21.14). Le nombre 3 est repris dans le questionnement de Jésus à Pierre et enfin, ce nombre de 153.

Première interprétation

Avant de spéculer sur la signification de ce nombre et d’aller plus loin, nous devons tout simplement croire au sens simple de ce détail que nous donne Jean. Sur ordre de Jésus, ils jettent le filet du côté droit et miraculeusement, le filet est plein à craquer, mais ne se déchire pas pour autant. Une fois tiré à terre, Jean qui est l’un des douze et celui que Jésus aimait, peut raconter ce qu’il a vu et donner des détails précis car il était présent lors de cet événement. Il assiste à la scène et peut dire qu’une fois le comptage effectué, le filet était plein de 153 grands poissons – ἰχθύων μεγάλων. Comme tous pêcheurs professionnels qu’ils étaient, ils comptabilisaient leur pêche afin de la partager à part égale pour ensuite aller les vendre.

Seconde interprétation

Selon Saint Jérôme, les naturalistes anciens distinguaient 153 espèces de poissons, ainsi donc le filet des apôtres devrait rassembler toutes les espèces des familles de la terre rassemblées dans une seule Église. Même le fait, signalé par l’évangéliste, que le filet ne se rompit point serait l’effet d’un miracle et un symbole ; il ne se rompit point à cause d’une intervention divine, et ce fait signifierait que l’Église ne sera point déchirée !

Saint Ambroise : « Jésus monte dans la barque de Pierre. C’est la barque qui selon Matthieu est agitée et qui selon Luc est remplie de poissons. Tu reconnaîtras ainsi à la fois les débuts agités de l’Église et l’Église en plein essor dans la suite, car les poissons représentent ceux qui sont en pleine vie. » (Traité sur l’Évangile de Luc 4,64).

D’autres ont vu dans ce nombre 153 la composition suivante : 100 représentaient les païens, 50 les Juifs et 3 la Trinité. On pourrait certes aller loin dans ce genre d’interprétation.

Saint Augustin, dans son commentaire sur l’Évangile de Jean, expliquera que le sens du miracle des 153 grands poissons tient en deux nombres : le 10 et le 7. Dix de par son usage dans la Première alliance comme les 10 paroles de Genèse 1, les 10 plaies d’Égypte, les 10 témoins choisis par Boaz et le 7 comme symbole du Nouveau Testament comme les 7 paroles de Jésus à la croix, les 7 signes dans l’Évangile de Jean, les 7 pains et corbeilles lors de la multiplication, les 7 diacres d’Actes 6. Il désigne donc par ces deux chiffres les juifs et la païens réunis en un seul corps et symbolisé par le nombre 153.

En additionnant le10 et le 7, cela nous donne la somme de 17. Dix-sept est, ce que l’on appelle un nombre triangulaire : si l’on ajoute tous les chiffres de 1 à 17 nous donne :1+2+3+4+5+6+7+8+9+10+11+12+13+14+15+16+17=153. Notons au passage que 666 est lui aussi un nombre triangulaire : 1 + 2 + 3+… + 36 = 666

Ce nombre 17 est chez Jean un symbole ou un signe, c’est un mot qu’il utilise dans son évangile pour inciter le lecteur à ne pas s’arrêter au sens simple, car il nous invite toujours à dépasser le « sens immédiat du texte » pour « saisir un sens caché ou codé ». La pêche miraculeuse (Jean 21) et la multiplication des pains (Jean 6), sont deux éléments que l’on retrouve dans le dernier chapitre de Jean, les pains et les poissons. Ils ont une figure symbolique. Notons au passage que les restes du repas dans Jean 6 v.13 : douze corbeilles des morceaux qui étaient restés des cinq pains d’orge, nous donne la somme 12+5=17.

La majorité des interprètes se rejoignent en interprétant ce nombre de 153 comme étant l’ensemble des croyants issus de toutes les nations qui seront sauvés. Chiffre à ne pas prendre au pied de la lettre bien évidement, car dès le jour de la Pentecôte le quota aurait été atteint. Autre fait confirmé par la guématrie :

Bnei haElohîm – les enfants de Dieu : valeur numérique = 153

Est-ce tiré par les cheveux ou pas, je laisse le soin d’en décider. Les nombres 17 et 153 sont souvent liés par exemple, le 153e mot du premier chapitre de la Genèse est le mot bon – tov dont la valeur numérique est 17, et celui du déluge qui nous dit que l’arche se pose sur la montagne de l’Ararat le 153e jour – le 17e jour du 7e mois. Étonnant, n’est-ce pas cette relation !

Il est intéressant de noter dans le récit de Jean 21 que Jésus demande d’abord aux disciples s’ils ont quelque chose à manger ? Rien, leur répondent-ils. Pourtant, quand ils tirent le filet plein de 153 grands poissons, on peut remarquer qu’entre temps Jésus a allumé un feu, fait cuire du poisson grillé et qu’il dispose de pain. Ce poisson ne pouvait provenir de la pêche miraculeuse. Où Jésus se l’est-il procuré ? C’est là encore un signe dont Jean veut que nous en saisissions le sens, pourtant le maître leur dit d’apporter des poissons qu’ils viennent de prendre. L’invitation de Jésus faite aux disciples : Venez déjeuner (car c’était le matin) est là encore une allusion qui renvoie au festin eschatologique où seront rassemblés tous les élus.

Allons plus loin dans notre recherche. On peut aussi faire un parallèle entre le récit de la pêche miraculeuse de Jean 21 et le passage d’Ézéchiel 47.9-10 en jouant là encore sur les nombres 17 et 153. Je reprendrai ici un excellent commentaire de Marc Rastoin qui commente ce passage :

9 Et c’est tous les êtres vivants qui y foisonnent, tout ce qui vient là, dans les deux torrents, vit ; et c’est du poisson (hadagah =17), très nombreux. Oui, ces eaux sont venues là, et elles sont guéries ! Tout ce qui vient là, où est le torrent, vit.
10 Et c’est, les pêcheurs s’y tiennent depuis ’Éïn Guédi (Guédi = 17) jusqu’à ’Éïn ’Èglaîm (Eglaïm =153), il y aura des poissons de toute espèce, comme ceux de la grande mer, extrêmement nombreux.

Le chiffre 17 renverrait donc bien à une abondance messianique de poissons symbolisant toute l’humanité.

Où se trouve cette Ein Eglaïm ? On ne sait pas vraiment. Une Eglaïm se trouve bien en Moab où elle est mentionnée en Is 15,8. Mais l’on sait qu’Ein Geddi se trouve au bord de la Mer Morte, du côté judéen. Eglaïm renvoie donc aux nations, puisqu’elle se situe vers la rive moabite, païenne, de la Mer Morte. (…) L’idée serait donc que le Messie Jésus rassemble tous les poissons, ceux de la rive d’Israël, ceux d’Ein Geddi, jusqu’à ceux des nations, ceux d’Ein Eglaïm. En conclusion, M.Rastoin note que l’idée du Messie Jésus qui rassemble tous les poissons, ceux de la rive d’Israël, ceux d’Ein Geddi, jusqu’à ceux des nations, ceux d’Ein Eglaïm. (source : https://www.bsw.org/biblica/vol-90-2009/encore-une-fois-les-153-poissons-jn-21-11/10/article-p87.html)

Le fait que Jésus dise aux disciples de jeter le filet du côté droit renvoie aux nations. Jonas, fuyant la face de l’Éternel, partie vers l’Ouest mais en cours de navigation, il est jeté en mer et avalé par le grand poisson pour être finalement vomi à la case départ, vers l’Orient pour aller à Ninive, le côté droit.

Un autre passage est tout aussi surprenant quant à ce nombre 17, on le trouve dans le récit de la Pentecôte en Actes 2.5 : Or, il y avait en séjour à Jérusalem des Juifs, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel, puis les versets 9 à 11 nous donnent le détail des juifs présents pour cette fête et stupéfaction, il y en a 17 !

Le symbole du poisson

Un autre détail sur l’emploi des mots grecs. Lorsque Jean souligne que Jésus avait préparé du poisson grillé, le mot utilisé est opsarion, puis il leur dit d’apporter des poissons (ichthyōn) qu’ils venaient de prendre. Ce mot Ichtus est assez bien connu car il fait référence aux chrétiens. Jésus dira à Pierre qu’il sera pêcheur d’homme, les poissons représentent les hommes et dans le langage biblique, la pêche à toujours une correspondance missionnaire. C’est la raison pour laquelle les premiers chrétiens utilisaient ce symbole comme signe de reconnaissance pour éviter les persécutions romaines. Les bassins contenant l’eau du baptême étaient appelés « piscina », littéralement « étang des poissons ».

C’est bien évidement le texte de Tertullien qui vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on explique le symbole du poisson : « Nous autres, petits poissons, comme notre Poisson, le Christ-Jésus, nous naissons dans l’eau et nous ne sommes sauvés qu’en demeurant dans l’eau » (De Baptismo 1).

Chacune des cinq lettres grecques de ce mot ICHTUS a donné lieu à une interprétation christologique que l’on traduit en français : Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur.

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