23 février 2026
Alexandre Nanot

Le passage de Jean 5.3b-4 est-il authentique ?

Je prend Jean 5 dans la Segond 21 :

3 Sous ces portiques un grand nombre de malades étaient couchés : des aveugles, des boiteux, des paralysés ; [ils attendaient le mouvement de l’eau,
4 car un ange descendait de temps en temps dans la piscine et agitait l’eau ; et le premier qui descendait dans l’eau après qu’elle avait été agitée était guéri, quelle que soit sa maladie.]
5 Là se trouvait un homme infirme depuis 38 ans.

Vous êtes vous déjà demandé pourquoi certains passages étaient mis entre crochets dans vos bibles, particulièrement dans le Nouveau Testament ? Si vous regardez attentivement vos bibles, vous en trouverez par exemple à Jean 7.53 qui va jusqu’à la fin de Jn 8.11 ; Marc 7.9-20 et pas mal de mots ou portions qui figurent dans le texte majoritaire, voyez aussi Actes 8.37 ou Marc 9.44-46 pour ne citer que ceux-là.
Vous trouvez généralement dans l’introduction de vos Bibles une note disant en substance […] Les crochets encadrent des mots ou des versets qui ne figurent que dans certains manuscrits du Nouveau Testament.
Les Bibles NBS, NFC, TOB et d’autres, n’ont pas ces passages dans le texte bibliques. Les traducteurs ont fait le choix de ne pas les inclure, mettant une note en marge : « Ces versets manquent dans un nombre important de manuscrits, dont les plus anciens. » Exemple avec Actes 8.37

Qu’est-ce que la critique textuelle ?

Chaque fois que l’on trouve un morceau de papyri ou de manusrits du NT, on le classe dans l’une des 4 familles selon son origine. La critique textuelle est l’étude des documents à partir desquels on établit le texte d’une œuvre transmise par des manuscrits. Le Nouveau Testament nous est parvenu à travers de nombreux manuscrits et il existe entre eux d’innombrables variantes. Certaines, les plus nombreuses, sont de simples fautes de copiste ; mais des milliers d’autres sont les indices de l’évolution du texte des évangiles et des autres écrits du recueil.

Les spécialistes de la critique textuelle ont classé en 4 grandes familles les manuscrits du Nouveau Testament : 

1.Le texte Alexandrin, qui comporte des absences comme Matt 16.2-3 ; Marc 16.8-20 ; Luc 22.43-44 ; Jean 5.4 ; 7.53 à 8.11 ; 21.25 ; Rom 16.24. Il est surtout représenté par le codex Sinaïticus (360) et le Vaticanus (390). On trouve aussi le plus ancien morceaux de papyrus contenant une partie de l’Évangile de Jean le P66 et date des environs des années 200, le P75, le P46 qui est l’un des témoins les plus anciens des lettres de Paul. Cela veut dire que les plus anciens témoins font partie de cette famille.

2. Le texte Byzantin, appelés aussi le Texte majoritaire, car il représente la plus grande majorité des manuscrits (80%) soit plus de 5838 manuscrits grecs existants. La codex Alexandrinus (400-440) appartient à cette famille.

3. Le texte Occidental, représenté surtout par le codex de Bezae Cantabrigensis D05. On retrouve principalement les citations du texte occidental chez des pères de l’Église des IIe et IIIe siècles : Cyprien, Tertullien et Irénée de Lyon. La Vulgate latine a fixé son texte depuis la famille occidentale.

4. Le texte Césaréen : Ces manuscrits ont très certainement été rédigés en Égypte et rapportés à Césarée par Origène.

À partir de là, voici la liste des manuscrits concernant le passage de Jean 5.3b-4. Certains d’entre eux comportent des différences de mots. Je vais donc les classer en 3 parties : 

1) ceux qui l’omettent,
2) ceux qui incluent le v.4
3) une variante sur ange
Ensuite, nous verrons quelques commentaires bibliques liés à ce verset.

1.Ceux qui ne contiennent pas le verset 4

  1. PAPYRUS

P66 (env. 200) – le plus ancien papyrus contenant une partie de l’Évangile de Jean
P75(début du IIIᵉ siècle)

  1. ONCIAUX

Codex Sinaïticus – 360

Codex Vaticanus – 390
Ephraemi Rescriptus (texte de la première main, avant ses corrections) – 410
Codex Bezae Cantabrigiensis – Vᵉ
Codex Borgianus – Vᵉ
Codex Washingtonianus (ajout ultérieur) – Vᵉ

  1. MINUSCULES

33. (IXᵉ) Note : le manuscrit 33 a été surnommé « la reine des minuscules », il est considéré comme un témoin très fiable.

  1. VERSIONS

Vulgate ed. Wordsworth 1889-1954
Vulgate Stuttgart (Vulgate critique) ; ed. Gryson et al.) 2007
Codex Syrus Curetonianus
Toute la tradition copte (Sahidique, Bohairique majoritaire)

  1. PATRISTIQUE :

Amphiloque d’Iconium

  1. CODEX LATINS :

Codex Brixianus – 525
Codex Rehdigeranus – 500
Codex Frisingensis 24 (Monacensis) – (VI/VIIᵉ)

2. Ceux qui contiennent le verset 4

  1. ONCIAUX

Codex Alexandrinus – 400-440
Ephraemi Rescriptus (correction de la troisième main)
Codex Cyprius – IXᵉ
Codex Regius – VIIIᵉ
Tischendorfianus IV – Xᵉ
Codex Sangallensis – IXᵉ
Codex Coridethianus – IXᵉ
Athous Lavrensis – 900
Onciale 078 (lecture apparente mais pas certaine) – VIᵉ siècle

  1. MINUSCULES

Tous les manuscrits de la famille 1 et 13
565. (IXᵉ)
579. (XIIIᵉ)
700. (XIᵉ)
892. (IXᵉ)
1241. (XIIᵉ)
1424. (IX/Xᵉ)

  1. VERSIONS

Texte Majoritaire et tous ou une majorité des témoins de la Vetus Latina (avec des différences mineures)
Vulgate Clementine – 1592
La Peshitta
Harklensis
Une partie de la tradition bohairique

  1. PATRISTIQUE

Tertullien (avec des différences mineures)

  1. CODEX LATINS

Codex Colbertinus 4051 – XII/XIIIᵉ
Usserianus 1 – VIIᵉ

3. Autre variante non négligeable

À noter que certains portent αγγελος γαρ (δε L; + κυριου A K L Δ f¹³ it vgcl😉 car un « Ange du Seigneur » et une autre variante existe sur  του θεου – « un Ange de Dieu » (que l’on trouve dans le minuscule 1241).
Ce deux variantes permettent d’écarter l’interprétation qui dit qu’il s’agissait d’un ange du monde des ténèbres.

4. Analyse de Bruce Metzger

Le verset 4 est une glose, dont le caractère secondaire ressort clairement de :

(1) son absence des témoins les plus anciens et les plus fiables (P66, P75, א, B, C*, D, Wsupp, 33, it : d, l, q) le texte authentique de la Vulgate latine syr cop : sa, bomss, ach2, geo Nonnus,
(2) la présence d’astérisques ou d’obéli pour signaler les mots comme apocryphes dans plus de vingt témoins grecs (dont S Λ Π 047 1079 2174),
(3) la présence de mots ou d’expressions non johanniques (κατα καιρον, εμβαινω [entrer dans l’eau], εκδεχομαι, κατέχομαι, κινησις, ταραχη et νόσημα), les trois derniers mots n’apparaissant que dans ce passage du Nouveau Testament), et
(4) la grande diversité des variantes sous lesquelles le verset a été transmis (voir notes de bas de page) (Voir les pages 6 à 10, p. 338 du volume du texte, pour les variantes du verset 4). Comme ce passage est absent des témoins les plus anciens et les plus fiables, qui aident généralement à identifier les types de textes, il est parfois difficile de trancher entre les différentes leçons. Toutefois, le Comité a généralement privilégié les leçons qui étaient étayées par ce qu’il considérait comme le poids prépondérant des attestations, ou qui semblaient le mieux expliquer l’origine des autres leçons.

Conclusion

Les témoins les plus anciens (papyrus) omettent ce verset. Cette variante apparaît principalement dans le texte byzantin, et les manuscrits tardifs ainsi que les versions latines. Les grands onciaux grecs (Vaticanus et le Sinaïticus) ne l’incluent pas non plus. C’est pourquoi certains ont dit que c’était une glose marginale devenue texte dans la tradition byzantine.

5. Notes diverses

Donald Carson, dans son commentaire sur l’Évangile selon Jean écrira :  Plusieurs manuscrits contiennent tout ou partie de la phrase : « Ils attendaient le bouillonnement de l’eau. Car un ange du Seigneur descendait de temps en temps dans la piscine et agitait l’eau. Le premier qui y entrait après le bouillonnement de l’eau était guéri, quelle que soit sa maladie. » 
Le v. 7, qui ne pose pas de problème textuel, montre bien que l’eau était parfois agitée. Les v. 3b-4 furent probablement d’abord ajoutés comme des gloses marginales (probablement à différentes périodes), en écho à la croyance populaire à propos du bouillonnement de l’eau. Les deux bassins étaient alimentés par les grands réservoirs dits de Salomon, mais il est également possible qu’ils aient reçu de temps en temps de l’eau en provenance de sources intermittentes, ce qui créait le bouillonnement. Certains témoignages anciens évoquent la couleur rouge de l’eau, que l’opinion populaire considérait comme médicinale. On à peut penser à de l’eau ferrugineuse.

Note de la Bible de Jérusalem : — La fin du v. 3 et le v. 4 sont omis par la tradition alexandrine on a jugé trop étrange l’idée d’un ange « se lavant » dans une piscine. Mais le v. 4 est nécessaire à l’intelligence du récit (v. 7). La mention de « l’ange du Seigneur » pourrait avoir pour but de « judaïser » le sanctuaire païen.

Note d’Amiot et Tamisier : Verset d’une authenticité douteuse ; c’est peut-être une glose, exprimant une tradition populaire.

Note de l’International Critical Commentary of the New Testament : Verset d’une authenticité douteuse ; c’est peut-être une glose, exprimant une tradition populaire… Le verset est totalement omis par א, B, C*, D, W 33, le vieux syriaque, les premières versions coptes (y compris Q) et le texte authentique de la Vulgate latine. Dans les manuscrits latins où il figure, il apparaît sous trois formes distinctes, dont la diversité constitue un argument supplémentaire contre son authenticité.

La plus ancienne autorité patristique à ce sujet est Tertullien (160-240) (De Bapt. 5), le premier auteur grec qui en témoigne étant Chrysostome (350-407) ; son commentaire sur ce passage est : « Un ange descendit et Il agita l’eau et la conféra un pouvoir guérisseur, afin que les Juifs comprennent que le Seigneur des anges pouvait à plus forte raison guérir les maladies de l’âme. » Il s’agit d’une glose marginale qui s’est glissée dans certains textes occidentaux et syriens, les onciales principales qui la contiennent étant ALÓAO. Des preuves linguistiques indiquent également que le verset n’est pas original. Ainsi, les mots εκδεχομαι, κινησις (ici seulement dans le N.T.), κατα καιρον (cf. Rom. 5.6, Nb. 9.13), εμβαινω (d’aller dans l’eau ; cf. 6:17), ταραχη (ici seulement dans le N.T.), κατέχομαι et νόσημα (ici seulement dans le N.T.) ne sont pas johanniques. Les vertus curatives de la source intermittente étaient expliquées par la doctrine juive du ministère des anges, et cette explication a d’abord trouvé sa place en marge, puis dans le texte. Cf. Apoc. 16:5 pour « l’ange des eaux », c’est-à-dire l’ange qui était censé présider aux pouvoirs mystérieux de l’eau.

Whedon’s Commentary on the Bible : Car un ange descendit. Les plus grands exégètes bibliques estiment que ce verset n’a pas été écrit par Jean, car il est absent ou incomplet dans de nombreux manuscrits de référence. Il a probablement été inséré au début du IIe siècle, d’abord comme glose ou commentaire explicatif, puis s’est progressivement intégré au texte. Ce mouvement irrégulier de l’eau était probablement dû à la liaison souterraine du bassin avec le réseau d’adduction d’eau de la ville. La croyance populaire en ses vertus curatives est rapportée par Jean, mais il ne l’attribue pas à Jean.

Robertson, Word Pictures of the New Testament : Ce verset est totalement absent des manuscrits les plus anciens et les plus fiables, tels que l’Aleph B C D W 33, le vieux syriaque, les versions coptes et la Vulgate latine. Il a sans doute été ajouté, à l’instar de la proposition du verset 3, pour clarifier l’affirmation du verset 7. Tertullien est le premier auteur à le mentionner. Les Juifs expliquaient les vertus curatives de la source intermittente par l’action des anges. Cependant, la périodicité de telles visites angéliques rend cette explication difficile à croire. Pour beaucoup, il est rassurant de savoir que ce verset est apocryphe.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus d’articles