Osty (1973) : ils prendront des serpents
TOL (2013) : ils prendront des serpents dans leurs mains
Amiot (1950) : ils prendront des serpents avec la main
NBS (2002) : ils saisiront des serpents
Boyer (2000) : Avec leurs mains, ils captureront des serpents
PDV (2000) : Ils pourront prendre des serpents dans leurs mains
Séverin (1987) : Ils attraperont des serpents
Bayard (2000) : ils prendront des serpents à mains nues
Calame (2012) : ils supporteront des serpents
Ostervald (1744) : Ils chasseront les serpents
Stapfer (1889) : ils manieront des serpents
Stern (2018) : ils ne seront pas blessés s’ils saisissent des serpents
R. P. de Carrières (1835) : Ils prendront les serpents avec la main sans en être incommodés ;
FC (1982) : ils saisiront des serpents dans leurs mains et s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera aucun mal.
J’ai toujours été interpellé par ce verset 18, mais sans vraiment m’y arrêter. Et voici que dernièrement, alors que je lisais une nouvelle traduction des Quatre Évangiles traduits par P. Lienhard, j’ai été intrigué par « avec les mains ». En effet, cette traduction disait : « Ils saisiront des serpents avec les mains. »
Pourquoi donc un chrétien en viendrait-il à saisir un serpent avec ses mains ? La traduction PDV, citée plus haut, laisserait-elle entendre, que ceux qui auront cru, pourront prendre des serpents dans leurs mains ou à mains nues (Bayard) ?
F. Boyer, traduisant « Avec leurs mains, ils captureront des serpents », nous laisserait-il vraiment comprendre qu’on pourrait aller à la chasse aux serpents sans aucun risque de se faire mordre ?
Plus grotesque encore, ces églises aux États-Unis appelées « snake-handling churches » (église de la manipulation des serpents) fondée par un certain George Went Hensley dont je parlerai à la fin de l’article.
Blaise Pascal dans une de ses Pensées disait : On ne doit pas commettre l’une de ces deux erreurs quand on lit la Bible : « Tout prendre au sens littéral ou tout spiritualiser. »
Nous allons donc voir en premier lieu, le passage en question de Marc 16 et le problème qu’il pose quant à sa fiabilité, les différentes variantes textuelles liées à ce verset, les diverses interprétations que l’on peut en faire et nous terminerons avec quelques mots sur George Went Hensley.
1. Le passage en question de Marc 16:9-20
Le premier problème est qu’une fois regroupé l’ensemble des manuscrits retrouvés, nous constatons au moins quatre finales différentes :
- La finale courte, qui s’achève sur le v.8 : « Elles sortirent alors et s’enfuirent du sépulcre, saisies d’effroi et de stupeur ; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur… »
- la finale courte avec addition brève : « [Mais elles annoncèrent brièvement aux compagnons de Pierre tout ce qui leur avait été ordonné. Après cela Jésus lui-même les envoya porter de l’Orient à l’Occident la proclamation sacrée et impérissable du salut éternel. Amen.] » Présent uniquement dans le Codex Bobbiensis (IV-Ve siècle)
- la finale longue qui comprend les versets 9 à 20. La finale longue semble avoir emprunté une collection d’informations chez les autres évangélistes et dans les Actes.
- la finale longue avec interpolation du logion de Freer insérée entre les versets 14 et 15 : Et ils se sont excusés en disant : Cet âge d’anarchie et d’incrédulité est sous Satan, qui ne permet pas à la vérité et à la puissance de Dieu de prévaloir sur les choses impures dominées par les esprits. Par conséquent, révélez votre justice maintenant – ainsi ils ont parlé au Christ. Et Christ leur répondit : La limite des années de puissance de Satan est terminée, mais d’autres choses terribles approchent. Et pour ceux qui ont péché, j’ai été livré à la mort, afin qu’ils puissent retourner à la vérité et ne plus pécher, afin qu’ils puissent hériter de la gloire céleste spirituelle et incorruptible de la justice. Cette finale se trouve dans le Codex Washingtonianus daté du Vᵉ siècle et qui porte le nom de Freer, son acquéreur.
Quels que soient les ajouts, une première remarque s’impose à l’inspection du style et du texte grec. On trouve précisément pas moins de dix-huit mots qui ne sont pas utilisés dans l’Évangile de Marc dont le titre Seigneur Jésus du verset 19. Voici la conclusion du théologien Cranfield : « Par leur vocabulaire et leur style, ces versets ne sont, de toute évidence, pas de la plume de Marc. » (The Gospel according to Saint Mark, CUP, 1972).
La seconde remarque est que cette section est absente dans les deux meilleurs codex, le Sinaïticus (א) et le Vaticanus (B). On la trouve cependant dans le Codex Alexandrinus (Vᵉ siècle), le Codex de Bezae (D), le Codex Ephraemi rescriptus (Vᵉ siècle) ainsi que dans les manuscrits byzantins, le texte grec majoritaire. Eusèbe de Césarée et Jérôme de Stridon (IVe siècle) affirment que ces versets manquaient dans presque tous les exemplaires grecs de leur époque. Cette finale est attestée dès le IIe siècle par Justin Martyr et Irénée de Lyon (Contre les hérésies III.10.6).
Même si les deux plus anciens manuscrits grecs ne contiennent pas Marc 16:9-20, Irénée de Lyon, vers 180 après J C, cite explicitement Marc 16:19 dans son ouvrage Contre les hérésies (III, 10, 5). Cela montre que la finale longue circulait déjà au IIᵉ siècle, bien avant les grands codex du IVᵉ siècle. C’est pourquoi le débat porte moins sur l’ancienneté de la finale que sur la question de savoir si elle faisait partie de la rédaction originale de l’Évangile de Marc.
Eusèbe de Césarée, dans Quaestiones ad Marinum dit que le passage à partir de « Or, Jésus étant ressuscité le premier jour de la semaine… » (Marc 16:9-20) ne se trouve pas dans tous les exemplaires de l’Évangile de Marc. Il ajoute que « les exemplaires exacts » (ta akribē) et « presque tous les exemplaires » s’arrêtent à Marc 16:8 – « car elles avaient peur »). Eusèbe est un témoin essentiel, car il montre qu’au IVᵉ siècle, deux formes de l’Évangile de Marc circulaient, même s’il indique que les manuscrits qu’il considérait comme les plus fiables s’arrêtaient à Marc 16:8.
Alors d’où viendrait cet ajout des v. 9 à 20 ? Conybeare (1856-1924), théologien britannique, partage sa découverte d’un manuscrit arménien daté du Xᵉ siècle où figure une note en marge de cette section qui attribuerait ce passage à Aristion, un disciple de l’apôtre Jean, dont Papias fait mention. Cela signifierait que le passage en question est très ancien et contemporain de Jean (80-100).
2. Les variantes textuelles
Au sein du verset 18, nous trouvons deux leçons :
- Leçon 1 (Courte) : ὄφεις ἀροῦσιν – ils saisiront des serpents, présente dans le Codex Alexandrinus (A), le Codex Bezae (D), Codex Washingtonianus (Vᵉ), la vieille version latine (it), la Vulgate, le Codex Cyprius (IXᵉ).
- Leçon 2 (Longue) : καὶ ἐν ταῖς χερσὶν ὄφεις ἀροῦσιν – et dans leurs mains, ils saisiront des serpents, présente dans le Codex Ephraemi Rescriptus (C), le Codex Washingtonianus (W), le Texte Majoritaire Byzantin, les versions syriaques et coptes bohaïriques.
La critique textuelle applique ici la règle de la lectio brevior probatior (la leçon la plus courte est préférable). L’ajout « et dans leurs mains » est une interpolation typique du texte byzantin, visant à rendre l’action plus explicite. Les scribes ont très probablement été influencés par le récit des Actes des Apôtres (Actes 28:3-5) où, à Malte, l’apôtre Paul eut une vipère qui s’accrocha à sa main.
Le NA28 a choisi de la placer entre crochets : [καὶ ἐν ταῖς χερσὶν]⸌ ὄφεις ἀροῦσιν.
3. Analyse du verset
Deux mots nous intéressent ici :
ὄφεις – opheis : Nom, masculin pluriel, accusatif, de ophis (« serpent »). Nous le trouvons 14 fois dans le NT (Mt 7:10 ; 10:16 ; 23:33 ; Mc 16:18 ; Lc 10:19 ; 11:11 ; Jn 3:14 ; Ap 9:19) ; tandis que le nom “vipère” ne revient que 5 fois (Mt 3:7 ; 12:34 ; 23:33 ; Lc 3:7 ; Ac 28:3).
ἀροῦσιν – arousin : Verbe, futur actif indicatif, 3ᵉ personne du pluriel, de airō (« lever », « soulever », « ôter », « saisir »).
La variante dit : καὶ ἐν ταῖς χερσὶν – kai en tais chersin se traduit littéralement « et dans les mains ».
4. Réception dans l’Église primitive
Eusèbe de Césarée (Histoire Ecclésiastique, III.39.9) rapporte, d’après Papias d’Hiérapolis, qu’un miracle se produisit à l’époque de Philippe : « Justus surnommé Barsabas, ayant bu un poison mortel (δηλητήριον φάρμακον), n’en éprouva aucun désagrément grâce à la grâce du Seigneur ». La même tradition est rattachée à l’apôtre Jean dans les Actes apocryphes de Jean (IIe siècle), où Jean boit une coupe de poison devant le grand prêtre d’Artémis à Éphèse sans en subir les conséquences.
Saint Grégoire le Grand (Homélies sur l’Évangile, Homélie 29). C’est le commentaire patristique le plus célèbre sur ce passage. Grégoire transpose chaque miracle de Marc 16 dans la vie spirituelle quotidienne de l’Église : « Est-ce que nous, les fidèles, nous ne faisons pas ces choses ? […] Quand nous enlevons le mal du cœur d’autrui par nos saintes exhortations, nous saisissons des serpents. […] Ces miracles sont d’autant plus grands qu’ils sont spirituels ; ils sont d’autant plus grands qu’ils ressuscitent non pas les corps, mais les âmes. »
Pour Grégoire, « saisir le serpent » signifie donc, affronter les suggestions du Malin (les tentations) et les neutraliser avant qu’elles n’empoisonnent l’âme, ou aider un frère à se débarrasser du venin du péché.
En grec, le breuvage mortel est couplé avec le serpent de sorte que les “deux signes”sont à lire ensemble. Entendre des doctrines hérétiques ou des suggestions diaboliques sans que l’âme soit corrompue. Ce qui amène Grégoire le Grand à comprendre : « S’ils entendent des conseils de mort [des tentations ou des hérésies], mais ne s’y laissent pas entraîner pour mal agir, ils boivent certes un breuvage mortel, mais il ne leur fera aucun mal. »
Saint Augustin (Sur le Sermon sur la montagne et Lettres m.430) commente régulièrement ces signes. Face aux manichéens ou aux donatistes, il insiste sur le fait que ces miracles extérieurs (comme guérir les malades ou manipuler les serpents) appartenaient principalement à la phase d’implantation de l’Église (De Civitate Dei, XXII, 8). Il privilégie donc une interprétation spirituelle : les « serpents » désignent les suggestions diaboliques ou les pensées venimeuses que l’on saisit (« prend en main ») pour les détruire par la force de la volonté sanctifiée. « Saisir le serpent » signifierait aussi dompter ses passions. En saisissant le serpent par la queue (le soumettant), l’homme transforme une menace en instrument de victoire (référence indirecte au bâton de Moïse qui se change en serpent et vice-versa). Il applique le breuvage sans conséquence à la persévérance des fidèles vivant au milieu du monde païen ou des hérétiques : écouter des paroles impies sans en être infecté intérieurement.
Saint Cyrille de Jérusalem (Catéchèses baptismales). Cyrille relie ce verset au passage de Luc 10:19 (« Je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions »). Pour lui, lors du baptême, le chrétien reçoit la force d’écraser la tête du dragon (le diable). « Saisir les serpents » signifie ne plus craindre les attaques du démon car le Christ a détruit son venin. L’expression ὄφεις ἀροῦσιν (« ils saisiront des serpents ») doit de préférence être comprise comme une action de neutralisation ou d’immunité involontaire devant l’hostilité environnementale (comme chez Paul à Malte), et non comme un jeu téméraire ou un test de foi (provocation de Dieu par la mise en danger de soi, interdite en Mt 4:7). Sa juxtaposition avec la boisson mortelle accentue l’idée de protection absolue du messager de l’Évangile contre les agressions externes, physiques ou occultes.
Le réformateur Martin Luther privilégie lui aussi l’interprétation spirituelle. Dans une perspective pastorale, Luther voit souvent dans ces images une signification spirituelle ou une métaphore de la protection divine face aux attaques du « serpent ancien » (le diable) et aux doctrines pernicieuses qui menacent l’Église, même si le texte d’origine désigne des miracles au sens littéral. La puissance de l’Évangile protège les croyants non pour qu’ils recherchent le spectaculaire, mais pour qu’ils traversent les persécutions sans que leur foi ne soit détruite.
Plus proche de nous, John MacArthur (1939-2005), célèbre cessationiste, commente ainsi : « Les signes avaient été promis à la communauté apostolique, non à tous les croyants de tous les âges. »
5. Quelques mots sur George Went Hensley
Il existe aux États-Unis un mouvement dit « sectaire » appelé les églises de manipulation des serpents (snake-handling churches). Elles appartiennent à un courant très minoritaire du christianisme pentecôtiste, principalement présent dans les régions des Appalaches, notamment dans les États du Kentucky, du Tennessee et de l’Alabama.
Ces communautés s’appuient sur une interprétation littérale de ce fameux verset de l’Évangile de Marc. Pour ces croyants, manipuler des serpents venimeux pendant le culte est un signe de foi et de confiance en Dieu. Ils utilisent souvent des serpents comme des crotales, des mocassins d’eau ou des têtes de cuivre. Ce mouvement est souvent associé à George Went Hensley, un prédicateur du début du XXᵉ siècle qui a largement contribué à populariser la manipulation des serpents dans certaines communautés pentecôtistes. Mais on ne joue pas impunément avec le feu sans finir, tôt ou tard, par se brûler.
Et voilà, ce qui devait arriver arriva ! En 1955, lors d’un culte en Floride, George Went Hensley fut mordu par un crotale. Les témoignages de l’époque nous disent qu’il manipulait l’un de ces serpents dans le cadre du culte, comme il le faisait régulièrement. Mais cette fois, le serpent le mordit au poignet. Fidèle à sa croyance, il refusa les soins médicaux, estimant que Dieu déciderait de son sort. Son état s’aggrava progressivement au cours des heures suivantes en raison du venin et George Went Hensley décéda ce jour du 24 juillet 1955 quatre à cinq heures après la morsure.
En effet, pour Hensley et ses fidèles, accepter une intervention médicale après une morsure aurait été perçu comme un manque de foi, mais d’autres pratiquants, en revanche, choisissent aujourd’hui d’être soignés après une morsure.
La mort de Hensley n’a pas mis fin au mouvement. Certaines petites communautés reconnues comme des sectes existent encore aujourd’hui et continuent la manipulation des serpents. Elles sont peu nombreuses et souvent confrontées à des restrictions légales en raison des risques importants pour la sécurité.
La Bible Esprit et Vie note que « le fait de saisir des serpents ou de boire un breuvage mortel ne doit pas devenir un rite et être utilisé comme une “mise à l’épreuve” servant à prouver la spiritualité d’une personne. Il s’agit d’une promesse faite aux croyants qui courent de tels dangers dans le cours normal de leur travail pour Christ. »
Conclusion
Comme l’a si bien dit Blaise Pascal, il est toujours dangereux de tout spiritualiser ou tout prendre au sens littéral. Les deux sont possibles dans l’interprétation des textes saints. Le problème que posent certaines traductions, c’est qu’en les lisant, elles mettent en avant un acte volontaire de l’individu à saisir ou à prendre par les mains des serpents, presque comme un encouragement à le faire. Certes, il aurait été plus logique de lire : « S’ils se font mordre par des serpents, ils n’en éprouveront aucun mal ». Bien que la phrase « il ne leur fera aucun mal » soit syntaxiquement accolée au breuvage mortel dans la plupart des traductions, elle est théologiquement comprise comme le résultat de la protection divine couvrant l’ensemble des dangers mentionnés, comprenant la morsure d’un serpent.
L’histoire de l’Église nous montre que la protection divine garde les croyants en cas de dangers mortels, mais l’aspect spirituel voyant le danger des attaques démoniaques (serpents) et les fausses doctrines et hérésies (breuvages mortels) prédomine. Le croyant, sans être dans la provocation, a reçu de son Seigneur le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions. La deuxième interprétation est donc a privilégié, car il est évident que ce verset n’est pas à prendre au sens littéral.



0 commentaires