24 octobre 2026
Alexandre Nanot

Romains 10.17 : Parole de Christ ou de Dieu ?

Darby (2026) : Ainsi la foi vient de ce qu’on entend – et ce qu’on entend par la parole de Dieu. 
S21 (2007) : Ainsi la foi vient de ce qu’on entend et ce qu’on entend vient de la parole de Dieu. 
Lausanne (1872) : Ainsi la foi vient de ce qu’on entend, et l’on entend au moyen de la parole de Dieu. 


Osty (1973) : Donc la foi vient de ce que l’on entend, et on entend par une parole de Christ. 
JER (1973) : Ainsi la foi naît de la prédication et la prédication se fait par la parole du Christ. 
Colombe (1978) : Ainsi la foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ. 
Stapfer (1889) : Donc, la foi se produit après qu’on a entendu, et l’on entend quand la parole de Christ est prêchée.
Sacy (1759) : La foi donc vient de ce qu’on a entendu ; et on a entendu, parce que la parole de Jésus-Christ a été prêchée.
Bayard (2001)  : Or la foi naît de l’Annonce et l’Annonce, de l’histoire du Christ.
TMN (2018) : Ainsi la foi naît de ce qu’on entend. Et si l’on entend, c’est que quelqu’un parle de Christ.
PV (2013) : Donc, la foi naît lorsqu’on entend prêcher l’Évangile, et le message qui suscite la foi, c’est celui qui, sur l’ordre du Christ, s’appuie sur sa parole et sur sa venue.

1. Les variantes textuelles : « parole de Christ » ou « parole de Dieu » ?

Lorsque l’on analyse ce verset, la première difficulté rencontrée est le choix de la variante textuelle. On constate que certains ont la parole de Dieu, d’autres la parole de/du Christ. L’établissement du texte de Romains 10:17 repose sur une hésitation textuelle majeure entre deux leçons :

a) La leçon Χριστοῦ – Christ : La lecture la plus ancienne et la mieux attestée par les grands témoins alexandrins porte « par la parole de Christ » (διὰ ῥήματος Χριστοῦ). Dans cette optique, l’expression peut être comprise comme un génitif objectif (la parole qui concerne le Christ, le message de l’Évangile) ou comme un génitif subjectif (la parole prononcée par le Christ par l’intermédiaire de ses envoyés). Elle bénéficie du soutien combiné des témoins les plus anciens et les plus diversifiés géographiquement, comme attesté dans le 𝔓⁴⁶ (vers 200), le Codex Sinaïticus de première main (א), le Codex Vaticanus (B), le palimpseste Codex Ephraemi Rescriptus (C), ainsi que les minuscules éminentes 81 et 1739 (cette dernière reflétant fidèlement le texte de la recension d’Origène).

b) La leçon θεοῦ – Dieu : La tradition manuscrite byzantine et le texte reçu portent en revanche « par la parole de Dieu » (διὰ ῥήματος Θεοῦ). Cette leçon a été très largement adoptée dans l’Antiquité, comme l’atteste par exemple Clément d’Alexandrie qui cite l’apôtre sous cette formulation textuelle. Cette variante harmonise vraisemblablement le texte avec d’autres formules pauliniennes usuelles ou souligne l’autorité première de Dieu qui commande la mission prophétique et apostolique. Cette leçon, prédominante dans la tradition byzantine et ecclésiastique tardive, est attestée dans les grands onciaux et majuscules telles que le correcteur du Sinaiticus (א), le Codex Alexandrinus (A) du Vᵉ siècle, le correcteur de Claromontanus (D), le Codex Mosquensis (K), le Codex Angelicus (L). Quelques minuscules et lectionnaires comme le « groupe de la reine des minuscules » 33, la majorité absolue du texte byzantin (𝔐) ainsi que le Textus Receptus (Érasme, Estienne 1550).

Entre ces deux leçons, il convient donc de privilégier la lecture Χριστοῦ (« Christ »), conformément au principe de la critique textuelle qui accorde une importance particulière à l’ancienneté, à la diversité géographique et à la qualité généalogique des témoins manuscrits. Le soutien du papyrus 𝔓⁴⁶, ainsi que celui des principaux témoins alexandrins, confère à cette variante une forte probabilité d’authenticité.
La leçon θεοῦ (« Dieu »), bien qu’elle soit largement représentée dans la tradition byzantine et ecclésiastique, pourrait s’expliquer par une harmonisation avec le vocabulaire théologique et les formulations habituelles du corpus paulinien. Toutefois, cette préférence ne saurait reposer sur les seuls critères externes : elle doit également tenir compte de la probabilité de chaque variante au regard du contexte littéraire et théologique de Romains 10. La leçon Χριστοῦ apparaît ainsi comme la lecture la plus vraisemblable, sans que l’ancienneté et la diffusion de la variante θεοῦ puissent être négligées dans l’histoire de la transmission du texte.

2. La parole : logos ou rhêma 

Là encore, les traducteurs tentent de marquer la nuance. Or ici, le terme ῥῆμα – rhêma désigne le message prêché ou la parole proclamée concernant le Christ, par laquelle la prédication de l’Évangile est entendue et suscite la foi.

On trouve « Parole » (valeur lexicale courante) rendu majoritaire (BJ 1966, NBS, TOB, Liturgie 2015, Crampon, Segond 21).

« Ordre / mandat » chez Amiot-Tamisier (« l’ordre du Christ »), Centenaire (« l’ordre donné par le Christ »), Oltramare (« l’ordre de Dieu »), Parole Vivante (« l’ordre du Christ »). Ces traducteurs privilégient un sens décrétal où la prédication n’existe que par injonction divine souveraine.

« Récit / geste narratif » : Bayard (« l’histoire du Christ »), opérant une désacralisation narrative du terme.

« Déclaration / énoncé formel » : Bible de l’Épée (« déclaration »), Dumont (« propos »), Chouraqui (« mot »), Osty (« une parole »).

3. Le rôle de ῥῆμα dans l’argumentation de Romains 10

L’apparition de ῥῆμα en Romains 10:17 intervient à la conclusion synthétique de la chaîne d’enchaînements logiques développée aux versets 14 à 16. Paul y affirme : « ἄρα ἡ πίστις ἐξ ἀκοῆς, ἡ δὲ ἀκοὴ διὰ ῥήματος Χριστοῦ » – « Ainsi la foi vient de l’écoute, et l’écoute par la parole de Christ ». Selon les notes de la Segond 21, la structure grecque indique le point de départ et le canal instrumental : la foi découle d’une écoute ou audition (ἐξ ἀκοῆς), et cette écoute est rendue possible à travers (διά) une parole. Cette mention reprend directement le fil conducteur posé en Romains 10:8, où Paul citait Deutéronome 30:14 pour désigner l’Évangile sous la formule « la parole de la foi que nous prêchons » (τὸ ῥῆμα τῆς πίστεως ὃ κηρύσσομεν). Le terme ῥῆμα renvoie ainsi précisément au message chrétien transmis par les envoyés et proclamateurs mentionnés au verset 15.

Génitif objectif ou subjectif :

  1. Si le génitif est pris au sens subjectif, ῥῆμα désigne l’ordre impératif ou la voix souveraine du Christ (ou de Dieu) qui mandate ses prédicateurs et rend efficace le message.
  2. Si le génitif est objectif, ῥῆμα désigne le contenu du message prêché : « la parole au sujet du Christ » ou « le message concernant le Christ », option jugée la plus naturelle en contexte.

Aussi, dans le passage de 1 Pierre 1:24, nous voyons très clairement que ce rhêma est le message de l’Évangile qui a nous a été annoncé parce que toute chair est comme l’herbe, et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe ; l’herbe sèche et la fleur se fane, mais la parole (rhêma) du Seigneur demeure éternellement. Or, cette parole (rhêma) est celle de la Bonne Nouvelle qui vous a été annoncée.

4. Qu’en est-il chez les charismatiques ?

Dans le mouvement charismatique (et plus largement le courant pentecôtiste et du Plein Évangile), la compréhension de Romains 10:17 repose sur une distinction théologique et spirituelle centrale entre deux termes grecs que sont Logos et Rhêma traduits par « parole » : 

  1. Dans cette perspective théologique, le Logos (La Parole écrite / universelle) est la Bible dans son ensemble, la révélation écrite de Dieu, objective, intemporelle et constante. C’est la « réserve » divine de vérités.
  2. Le rhêma serait alors lui, une Parole révélée ou proclamée, s’agissant d’une parole précise de ce Logos qui devient subitement « vivante », « éclairante » et adressée personnellement à une personne, à un moment précis et dans une situation donnée, sous l’action du Saint-Esprit.

Puisque le texte grec de Romains 10:17 emploie le terme ῥῆμα (rhēma) — « Ainsi, la foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ » —, certains prédicateurs charismatiques s’appuient sur ce verset pour développer une conception particulière de la naissance et de l’exercice de la foi. Dans cette perspective, la foi nécessaire pour obtenir un miracle, recevoir une guérison ou prendre une décision importante ne découle pas simplement de la lecture ou de la connaissance intellectuelle des Écritures, mais de la réception d’un rhēma, compris comme une parole que Dieu adresse personnellement au croyant dans une situation précise.

Le processus est généralement décrit comme une dynamique spirituelle. Le croyant commence par lire les Écritures, les méditer ou écouter un enseignement biblique. À un moment donné, un verset ou une promesse acquiert une résonance particulière et s’impose intérieurement avec une force nouvelle. Cette expérience est interprétée comme l’action du Saint-Esprit, qui rend la parole reçue particulièrement vivante et produit une conviction personnelle. Dans cette conception, le rhēma devient ainsi le fondement d’une foi orientée vers un résultat précis : une guérison, une délivrance, la réalisation d’un projet ou une intervention divine attendue. La foi n’est alors pas envisagée comme le simple produit d’un effort volontaire, mais comme la réponse à une parole que le croyant estime avoir reçue de Dieu.

Cette compréhension se répercute directement sur certaines pratiques charismatiques, notamment la déclaration de foi et la confession positive. Une fois le rhēma reçu, le croyant est encouragé à le proclamer à haute voix, en affirmant la promesse divine et en s’attendant à sa réalisation. Dans certaines formes de cet enseignement, la parole prononcée prend une importance telle qu’elle peut sembler fonctionner comme un instrument destiné à déclencher ou à favoriser la manifestation du résultat espéré. La répétition de déclarations de foi peut alors s’apparenter à une forme de récitation ritualisée, dans laquelle la proclamation verbale occupe une place centrale.

Cette logique intervient également dans le discernement des décisions personnelles. Face à un choix concernant le mariage, la vocation professionnelle ou les finances, le croyant peut chercher à recevoir un rhēma précis, interprété comme une indication particulière de la volonté de Dieu, plutôt que de s’appuyer exclusivement sur le raisonnement, les circonstances ou les principes généraux des Écritures. La décision est alors légitimée par la conviction d’avoir reçu une parole divine spécifique. Ainsi, dans certains milieux charismatiques, la notion de rhēma dépasse le sens du terme grec lui-même pour devenir une catégorie pratique de discernement spirituel, autour de laquelle s’organisent la compréhension de la foi, la confession positive et la recherche de directives personnelles attribuées à Dieu.

5. Les interprétations chez les Pères de l’Église

Les Pères de l’Église ont abordé ce passage sous plusieurs angles doctrinaux et pastoraux :

  • L’origine divine de la foi et le dépassement de la dialectique : Clément d’Alexandrie souligne que la foi naît de l’audition et que la prédication des apôtres remonte ultimement à la parole même du Seigneur et au Fils de Dieu, démontrant que la foi ne relève pas d’une simple démonstration logique humaine, mais de l’autorité divine reçue par l’écoute.
  • L’union ecclésiale par l’enseignement : Jean Chrysostome interprète cette parole entendue comme la voix même de l’Époux par laquelle l’Église est unie à Dieu, faisant de la prédication et de l’instruction continue le moyen vivant de cette alliance. Jean Chrysostome montre également que l’écoute de cette annonce fortifie l’homme au milieu des combats et des épreuves en l’ancrant dans la grâce du Christ.
  • L’accomplissement de l’Écriture et la lutte contre le marcionisme : Tertullien insiste sur la continuité entre l’ancienne dispensation et la foi nouvelle, affirmant que la foi au Christ transmise par la prédication trouve son fondement dans la Loi et les Écritures prophétiques antérieures, tout en rappelant que cette prédication s’adresse désormais à toutes les nations.
  • La dualité entre écoute extérieure et illumination intérieure : Saint Augustin recourt à Romains 10:17 pour éclairer la dynamique de la foi, distinguant l’ouïe corporelle qui reçoit la parole extérieure de l’action de l’Esprit qui seule engendre l’intelligence et l’adhésion du cœur. Le passage sert également à exposer la transmission du mystère trinitaire au sein de la prédication chrétienne.

Franz J. Leenhard commente ainsi : En bref, la foi vient de ce que l’on entend ; sur ce point, il n’y a pas de problème particulier. Mais l’important, c’est que ce que l’on entend n’est pas une parole quelconque. La parole apostolique a lieu « par la parole du Christ ». Cela peut signifier deux choses : ce que l’on entend a son origine dans ce que Christ a dit, ce que Christ a dit est la cause formelle et matérielle de la prédication ; ou bien : ce que l’on entend retentit sur l’ordre du Christ (cf. Luc 3:2 ; 5:5). Dans les deux cas, l’autorité de cette parole est soulignée. C’est la parole même du Christ. (L’Épître de saint Paul aux Romains – Labor et Fidès, 1969)

Conclusion

Romains 10:17 affirme que la foi naît de l’écoute et que cette écoute passe par une parole annoncée. Sur le plan de la critique textuelle, la leçon Χριστοῦ (« de Christ ») est généralement privilégiée dans les éditions critiques modernes, tandis que θεοῦ (« de Dieu ») demeure une variante ancienne et largement attestée.
Le terme ῥῆμα désigne ici, dans son contexte, le message proclamé qui rend possible l’écoute de l’Évangile. La construction « parole de Christ » s’entend probablement au sens de la parole concernant le Christ, sans exclure que le Christ soit aussi considéré théologiquement comme celui qui agit à travers ses envoyés.
La distinction entre Logos, compris comme la Parole écrite, et Rhêma, compris comme une parole particulière rendue vivante par le Saint Esprit, appartient à une interprétation théologique présente dans certains milieux charismatiques. Elle peut exprimer une conception de l’illumination spirituelle, mais elle ne constitue pas une distinction lexicale absolue établie par Romains 10:17.
Le cœur du passage n’est donc pas l’opposition entre une Parole écrite et une révélation intérieure, mais la nécessité d’entendre le message de l’Évangile pour croire en Christ.

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