Luc 17.30 (NTB) : Il en sera de même le jour où le Fils de l’homme sera dévoilé.
31 En ce jour-là, celui qui sera sur la terrasse et aura ses affaires dans la maison ne descende pas pour les prendre ; de même, celui qui sera au champ ne retourne pas en arrière.
32 Rappelez-vous de la femme de Lot !
33 Celui qui cherchera à préserver son âme la perdra, et celui qui la perdra la fera vivre.
34 Je vous dis : En cette nuit-là, ils seront deux dans un seul lit, l’un sera pris et l’autre laissé.
35 Elles seront deux à moudre à la meule ensemble, l’une sera prise et l’autre laissée.
36 [Deux qui seront dans un champ, l’un sera pris, l’autre laissé.]
37 Et répondant, ils lui dirent : Où, Seigneur ? Mais il leur dit : Où sera le corps, là aussi les aigles se rassembleront.
Nous voici face à un verset qui peut, selon la lecture que l’on en fait, paraître terrifiant et créer la peur, voire l’angoisse, celle de ne pas être enlevé, et de craindre ce qui adviendra pour ceux qui resteront. Dernièrement, une personne me partageait l’éducation qu’elle avait reçue dans son église au sujet de la fin des temps, à tel point qu’elle ne voulait plus en entendre parler. Cela l’avait traumatisée et avait engendré la peur de rater l’enlèvement qui, dit-on, doit être “secret” parce qu’il peut arriver à n’importe quel moment. On lui avait inculqué, que si elle ratait cet événement, cela voudrait dire qu’elle resterait durant les sept ans ou trois ans et demi sous le règne ravageur de l’Antichrist. Les scénarios peuvent aller loin pour ceux qui ne seront pas enlevés : ils seront pourchassés afin d’être massacrés à coups de hache… Est pris pour appui le passage d’Apocalypse, chapitre 20, verset 4 : « Et je vis les âmes de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu […] Le mot grec original utilisé par Jean est πεπελεκισμένων – pepelekismenōn et contient la racine πέλεκυς – pelekys qui signifie littéralement « hache ». On pourrait donc traduire littéralement : « ceux qui ont été passés à la hache ».
Dans le prémillénarisme dispensationaliste, ce verset est interprété comme parlant des martyrs de la période de la « Grande Tribulation ». Jean voit leurs âmes trôner et régner avec le Christ pendant mille ans. Ils sont honorés précisément parce qu’ils ont refusé de marquer leur front ou leur main du signe de la Bête, préférant la mort par décapitation à l’apostasie. On entend aussi qu’on leur arrachera les ongles, bref autant de choses qui font véritablement peur à certains chrétiens qui ne se croient “pas assez”, pas assez saints ? Pas assez prêts ? Trop dans le matérialisme ? Se souciant des choses de la terre ? Bref, autant de choses qui peuvent faire peur aux gens.
Mais est-ce là ce que veut véritablement dire ce verset ? Pour comprendre il faut d’une part le replacer dans son contexte, puis voir les passages similaires dans les Évangiles synoptiques, et également voir ce que les autres en ont dit. Quand je dis les autres, ce sont ceux qui nous ont précédés et qui ont déjà réfléchi à cette question, ainsi que ceux des autres dénominations, car c’est toujours dangereux de n’avoir qu’une seule interprétation venant d’une dénomination quelle qu’elle soit. Or, on trouve trois interprétations sur ce verset.
Malgré les divergences sur « pris » ou « laissé », presque tous les interprètes s’accordent sur trois idées :
- La venue du Fils de l’homme sera soudaine.
- Le jugement produira une séparation.
- L’appartenance extérieure (famille, proximité, religion visible) ne garantit pas le salut.
Le principal débat réside sur qui est celui qui est « pris » et qui est celui qui est « laissé ».
Les uns disent « pris pour le salut, et laissé pour le jugement », et les autres « pris pour le jugement, et laissé pour le salut ». Qui a raison ?
Nous allons le voir et chacun sera libre de camper sur sa position ou de considérer les choses autrement.
1. L’interprétation dispensationaliste (Le « Rapt » ou « l’enlèvement »)
C’est l’interprétation la plus répandue dans les milieux évangéliques pentecôtistes et dispensationalistes.
« Prise » signifie être emmenée auprès du Seigneur pour le salut (similaire à l’enlèvement de l’Église décrit en 1 Thessaloniciens 4:16-17).
« Laissée » est ici interprétée comme rester sur terre pour subir le jugement ou la Grande Tribulation.
Le verbe paralambanō traduit par l’un sera pris est souvent utilisé de manière positive (ex : Jean 14:3 « je vous prendrai avec moi »). Le contexte souligne la soudaineté de la séparation entre les croyants et les non-croyants. On rapproche le parallèle avec Paul dans ce texte de 1 Thessaloniciens 4:17, où Paul parle des croyants qui seront « enlevés » sur des nuées à la rencontre du Seigneur. L’accent est donc mis sur la soudaineté et la nature sélective du retour du Christ. Deux personnes partagent la même vie quotidienne, mais leur destinée éternelle diffère instantanément.
La Bible annotée dit ceci : Être pris, signifie être reçu, accepté par le Seigneur (Jean 14.3), tandis que être laissé veut dire être abandonné de lui.
La Bible Esprit et Vie note : La déclaration de Christ selon laquelle « l’un sera pris et l’autre laissé » précède son exhortation adressée aux saints de l’Église (v. 42-44). Par conséquent, ces paroles se réfèrent probablement aux saints de l’Église qui seront ôtés du milieu des méchants lorsque Christ appellera à lui les fidèles, lors de l’enlèvement (voir Jn 14:3, note). II met l’accent sur l’élément de surprise pour les croyants.
Osty dit simplement : « Prise pour le Royaume, et l’autre laissée à l’écart ».
Cyrille d’Alexandrie (Commentaire sur Luc) : La nuit représente l’obscurité de la fin des temps ou le caractère soudain et caché de la venue du Christ. Il insiste sur le fait que la séparation se fera sur la base de la disposition intérieure de l’âme, invisible à l’œil humain (d’où l’image d’un même lit pour deux personnes pourtant différentes aux yeux de Dieu).
Saint Ambroise de Milan (Traité sur l’Évangile de Luc) : Le « lit » symbolise le repos, mais aussi la vie contemplative ou monastique, ainsi que ceux qui vivent dans le luxe ou le confort du siècle. Ambroise souligne que même dans la tranquillité ou la vocation religieuse, tous ne sont pas sauvés de la même manière : « L’un est pris par le Seigneur, l’autre est laissé pour être condamné. »
En effet, dans la tradition patristique et certains courants mystiques, le « lit » symbolise le repos ou la vie séculière. La séparation illustre le discernement divin qui sonde les cœurs : deux personnes peuvent extérieurement accomplir les mêmes actions (dormir dans le même lit, moudre au même moulin), mais leur disposition intérieure diffère. L’une est prête pour le Royaume (prise), l’autre est attachée au monde (laissée).
2. L’interprétation du Jugement
Cette lecture, plus fréquente chez les exégètes rattachés à la théologie réformée ou historique, inverse les rôles en se basant sur le contexte immédiat (Noé et Lot, versets 26-29).
« Prise » signifie être emportée par le jugement, la mort ou la destruction.
« Laissée » signifie être épargnée, laissée en vie pour entrer dans le Royaume.
Dans cette lecture, être « pris » est une mauvaise chose. Cela signifie être emmené pour subir le jugement ou la destruction. Juste avant, Jésus mentionne le déluge qui a « emmené/emporté » tous ceux qui n’étaient pas dans l’arche, et il mentionne aussi Lot dont les habitants de Sodome furent pris dans le jugement de la pluie de soufre et de feu. De plus, au verset 37, les disciples demandent : « Où sera-ce, Seigneur ? » et Jésus répond par l’image des vautours (ou aigles) se rassemblant autour d’un cadavre. Cela suggère que ceux qui sont « pris » le sont pour être livrés à la mort.
C’est l’interprétation qu’en donne John MacArthur : « Pris pour être jugé (cf. Mt 24.39) comme au temps de Noé. Il est évident qu’il ne s’agit pas ici de l’enlèvement des croyants décrit en 1Th 4: 16-17 ».
Notons que Matthieu 24:39 dit : et les emporte tous (ceux qui ne furent pas dans l’arche) et Luc dit : et tous furent perdus.
Pour John Nelson Darby, celui qui est « pris » n’est pas nécessairement emmené au ciel pour les noces, mais est « pris » par le jugement (comme lors du déluge, où les eaux ont « emporté » les rebelles), tandis que celui qui est « laissé » l’est pour entrer dans les bénédictions du Royaume terrestre.
Cyrus Ingerfield Scofield fait remarquer que Luc mentionne la nuit (v.34 : deux dans un lit) et le jour (v.35 : deux qui broient au moulin). Il y voit une preuve biblique de la rotondité de la terre et de la simultanéité du retour du Christ sur toute la planète : pour certains de l’hémisphère, il fera nuit, pour d’autres, il fera jour.
Le seul texte de la Première Alliance qui pourrait faire écho aux paroles de Jésus se trouve dans Jérémie 6.11 : « Mais je suis rempli de la colère de l’Éternel, je suis las de la contenir ! Verse-la tout ensemble sur l’enfant dans la rue et sur le cercle des jeunes gens ; car le mari et la femme, le vieillard et l’homme chargé de jours, tous seront pris » ?
3. L’interprétation historique (La chute de Jérusalem)
Certains exégètes dits prétéristes voient ici une prophétie concernant la guerre judéo-romaine (66-70 ap. J C).
La séparation soudaine illustre le chaos lors de l’invasion romaine. Dans une même maison ou un même lit, certains seraient capturés comme esclaves par les soldats romains (« pris »), tandis que d’autres parviendraient à s’échapper ou seraient ignorés (« laissés »). Cette lecture lie étroitement Luc 17 au chapitre 21 (la destruction du Temple).
Conclusion
Pour remettre dans le contexte le v.34, précisons qu’il n’est pas explicitement dit qu’il s’agisse d’un couple. Le pronom étant un masc. neutre et le mot « lit » (klinē) peut désigner aussi bien un lit de repos ou un lit de table (triclinium), là on l’on partageait les banquets.
Une fois fait le tour des différentes interprétations, qu’en penser ? En fait, tout dépend si vous croyez en un enlèvement secret ou pas ? Personnellement, je n’adhère plus à ce concept. J’ai entendu trop de témoignages de gens traumatisés par ces enseignements et qui ont fini par fuir les églises. Je lisais, en rédigeant cet article, les notes de la Bible « Esprit et vie » relatives à l’enlèvement, à la Grande tribulation, à la marque de la Bête…bref, toutes les notes sont orientées dans une perspective prémillénariste dispensationiste prétribulationiste. Quand on sait cela, on sait à quoi s’attendre. Ces notes peuvent faire peur et sont parfois effrayantes vis-à-vis de ceux qui ne seront pas enlevés. À éviter !
La doctrine d’un enlèvement secret avant la Grande tribulation ou au milieu de celle-ci s’est développée au XVIIIe siècle et s’est largement diffusée par le biais de Darby et Scofield. Il m’a fallu un certain temps pour remettre tout cela en question. Aussi, je trouve que l’interprétation 2, remise dans son contexte, s’adapte mieux à l’idée d’un jugement pour “ceux qui sont pris”.
J’ajouterais pour finir qu’il est parfois bon de se laisser déstabiliser par d’autres voix que celle que nous avons toujours écoutée. Peut-être que s’affranchir de certains enseignements que l’on a reçus depuis tout petit peut s’avérer salvateur.



0 commentaires