Sœur Jeanne D’Arc : Et là il disperse son patrimoine en vivant dans la prodigalité.
Osty : et y dissipa son bien en vivant dans l’inconduite.
NBS : où il dilapida sa fortune en vivant dans la débauche.
TOB : et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.
Amiot : et y dissipa tout son bien, vivant en prodigue.
Pléiade : Là, il a dilapidé sa fortune en vivant comme un perdu.
Boyer : Mais il gaspille ce qui est à lui, en vivant sans compter.
Kuetu : où il dissipa son bien en vivant d’une façon libertine.
Chouraqui : Il dissipe là son patrimoine en vivant follement.
Stern : Là, il dilapida son argent en vivant de manière insouciante.
Neufchâtel : et là il dissipa son bien en vivant dans la dissolution.
NTB : Là, il se mit à dilapider son être en menant une vie sans limite.
Vetus Syra (2024) : Et là, il dispersa sa possession, parce qu’il vivait avec prodigalité, avec des prostituées.
D’après toutes ces traductions, on peut considérer que le fils cadet a soit
1) dilapidé son bien dans la débauche ou avec les prostituées
2) soit d’une manière incontrôlée (biens matériels)
L’expression grecque qu’il nous faut regarder de près est ζῶν ἀσώτως – zōn asōtōs. D’un point de vue morphologique, il s’agit de la combinaison du participe présent du verbe zaō (vivre) et de l’adverbe asōtōs (dérivé de asōtos : celui qui ne peut être sauvé, le perdu). La complexité de traduire asōtos vient du fait qu’il s’agit d’un hapax legomenon, c’est-à-dire un mot que l’on ne trouve qu’une seule fois dans le corpus néo-testamentaire. Nos Bibles portent souvent un sous-titre qui introduit cette histoire : « Le fils prodigue », un fils qui dépense sans compter ; mais en y regardant de plus près, c’est bien le père, le personnage central, qui, pour l’un comme pour l’autre, est finalement un père prodigue, un père qui donne sans compter.
Dans l’histoire narrée par Jésus, le fils ne fait pas que dépenser, il vit d’une manière qui rend la « sauvegarde » (le salut) de ses biens et de sa personne impossible. C’est une dissipation qui mène à la perte de l’être (ousia). L’usage profane confirme que le mot ne désignait pas initialement un « péché » au sens religieux, mais un vice de gestion de soi et de ses biens qui aboutit à la perte. Luc 16.1 emploie le verbe « dilapider » au sujet du mauvais gestionnaire.
Luc 15.24 : « car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. »
Pour avoir une idée du sens de ce mot, il nous faut consulter la littérature grecque profane, là où l’adverbe ἀσώτως – asōtōs est bien attesté pour décrire un mode de vie excessif, notamment chez les philosophes moralistes. Voyons donc chez ces auteurs, l’emploi qu’ils en ont fait :
Aristote (IVe siècle avant JC)
Dans l’Éthique à Nicomaque – IV, 1, 1121a, il définit l’asōtia (la prodigalité) comme un excès dans le fait de donner et de dépenser. Il utilise le concept pour désigner celui qui se ruine par ses propres fautes. C’est sans doute l’usage profane le plus célèbre. Aristote utilise ce mot pour définir l’un des deux extrêmes qui s’opposent à la vertu de la libéralité (la juste générosité).
La vertu : La libéralité (donner à bon escient).
Le vice par défaut : L’avarice.
Le vice par excès : L’asōtia (la prodigalité).
Pour Aristote, l’homme asōtos est celui qui se ruine lui-même. Il définit le terme par son étymologie : « Nous appelons « prodigues » (asōtous) ceux qui sont incontinents et dépensent leur argent pour satisfaire leurs appétits ». Il précise que ce terme signifie littéralement « celui qui se perd par sa propre faute ».
Le fils prodigue est le portrait craché de l’asōtos d’Aristote : Celui qui détruit sa propre « substance » (ousia — mot qui signifie à la fois « fortune » et « essence » en grec). En quittant le Père, il ne perd pas seulement son argent, il perd son identité même. Avez-vous remarqué que le fils demande son « ousia » (sa part de bien) au début du texte ? C’est ce même mot qu’il va ensuite gaspiller de manière asōtōs.
Platon (IIIe avant JC)
Platon, dans La République – Livre VIII, 560e – 561a, l’utilise pour décrire la dégradation des mœurs dans une démocratie sans frein où les désirs superflus prennent le contrôle, menant à une vie d’excès, comment ceux-ci envahissent l’âme du jeune homme et comment le langage est perverti pour justifier les vices : « [Les désirs] appellent l’insolence « bonne éducation », l’anarchie « liberté », la prodigalité (asōtia) « magnificence », et l’impudence « courage ». » (République, 560e).
Chez Platon donc, l’asōtos est celui qui a perdu le sens de la mesure (metron). La « prodigalité » n’est pas seulement une question d’argent, c’est un dérèglement moral où l’individu gaspille ses ressources vitales et spirituelles.
Platon veut montrer qu’il y a renversement des valeurs dans une société en déclin, l’asōtia (le vice) est rebaptisée par euphémisme megaloprepeia (la magnificence, une vertu aristocratique). Ce passage est crucial pour comprendre que, pour Platon, ce mot désigne une forme de dissipation destructrice.
Autre emploi dans Les Lois – 951c : Platon utilise le terme pour décrire des individus dont les mœurs sont corrompues et qui ne peuvent plus vivre en harmonie avec les lois de la cité.
Dans dans une Épître – Lettre VII – 326c (dont l’authenticité est discutée mais qui reflète la pensée platonicienne), il critique les modes de vie fondés sur la « gastronomie » et les plaisirs excessifs, qualifiant de telles cités de lieux où l’on ne peut être sage si l’on y mène une vie d’asōtos.
Polybe (IIe siècle avant J C)
Polybe était un homme d’État, théoricien politique et l’un des historiens de la Grèce antique les plus réputés. Dans ses Histoires – 32.11, Polybe utilise l’adjectif pour décrire la vie de jeunes Romains qui se laissent aller à des plaisirs coûteux et licencieux, il dénonce la décadence morale et la dissipation des richesses, souvent en lien avec la politique ou les mœurs des souverains. Le terme désigne spécifiquement la dissipation financière liée à la débauche sexuelle. Voici le passage en question :
Grec : « […] τὴν μὲν γὰρ ἐκ τῶν ἑταιρῶν ἐπιθυμίαν καὶ τοὺς νέους ἐπὶ ταύτην ὁρμήσαντας ἀσώτους εἶναι. »
Traduction : « […] car le désir des courtisanes et l’ardeur des jeunes gens pour de telles choses les rendent prodigues (asôtous).
Antiochus d’Ascalon – (philosophe du Iᵉʳ siècle avant JC)
L’asotos est celui qui échoue dans la gestion de ses biens. (Luc 16.1). Contrairement à l’avare (anèleutheros) qui les surévalue, l’asotos les méprise par manque de discipline.
Antioche considère l’asôtia (la débauche/dissipation) comme une perversion de la fonction de la raison appliquée à la gestion de la vie quotidienne. On trouve des descriptions de modes de vie où le verbe « vivre » est qualifié par cet adverbe pour opposer la vie de débauche à la vie de tempérance (sōphronōs). Pour Antioche d’Ascalon, l’asotos est l’homme qui, par son incapacité à s’auto-gouverner, transforme les moyens de subsistance en instruments de sa propre perte. Il incarne le chaos comportemental opposé à l’ordre de la Nature.
Voici le passage : « Si nous disions que les débauchés (asoti) ne mènent pas une vie joyeuse, nous mentirions. » (Cicéron, De Finibus II, 7).Ici, Antiochus utilise la figure de l’asotos pour démontrer que le plaisir (hédoné) ne peut pas être le souverain bien. Il soutient que si le plaisir était le bien suprême, alors les « débauchés » (asoti) seraient heureux, pourvu qu’ils ne ressentent aucune douleur et qu’ils gèrent leurs désirs. Or, la morale (l’honnêteté) s’oppose à cette idée.
Plutarque – (Ier– IIe siècle après JC)
Plutarque utilise fréquemment le champ lexical de l’asōtia pour décrire la chute morale de certains personnages historiques. Dans la Vie de Cicéron – 27.2, Plutarque rapporte un trait d’esprit de Cicéron. Un certain Romain, fils d’un menuisier ou d’un artisan, était accusé d’avoir dissipé son héritage dans la débauche. Cicéron utilise alors un jeu de mots étymologique sur le terme asôtos.
Voici le passage en question : « Cicéron dit que cet homme était un asôtos, non pas selon le sens habituel du mot (un débauché), mais parce qu’il était celui qu’on ne peut pas sauver (asôstos) ».
Grec : « […] ἐπεὶ δὲ εἶπε τὸν υἱὸν ἄσωτον εἶναι… »
Traduction : « […] comme il disait que son fils était prodigue (asôton)… »
Toujours chez Plutarque, dans un passage de la Vie de Marc Antoine – 9.3, il décrit la jeunesse de Marc Antoine dont la vie privée est désordonnée.
Le texte grec dit : « […] ὁ δὲ Κουρίων αὐτὸν εἰς ἑταίρας καὶ πότους καὶ δαπάνας ἀσώτους καὶ πολυτελεῖς ἐμβαλών. »
Traduction : « […] [Curion] l’entraîna dans le commerce des courtisanes, dans les excès de table et dans des dépenses prodigues (asôtous) et somptueuses. »
Athénée (IIIe siècle après JC)
Athénée était un érudit grec originaire de Naucratis, en Égypte. Son œuvre est une compilation monumentale (initialement 15 livres) rédigée sous la forme d’un dialogue. Athénée y relate à son ami Timocrate les conversations tenues lors d’un banquet imaginaire chez un riche Romain nommé Larensius.
Dans Le Banquet des savants, il cite souvent des auteurs plus anciens pour décrire des personnages ayant vécu « de manière prodigue » (ἀσώτως). Le passage le plus célèbre concernant l’étymologie et l’usage du mot se trouve au Livre IV – 132ᵉ :
Grec :« […] ὅτι οὐ μόνον τοὺς ἐκκεχυμένους εἰς ἀφροδίσια ἀσώτους ἐκάλουν οἱ παλαιοί, ἀλλὰ καὶ τοὺς περὶ τὰς δαπάνας ἀφειδεῖς. »
Traduction : « […] car les Anciens ne donnaient pas seulement le nom d’asotos (prodigues/libertins) à ceux qui s’abandonnaient aux plaisirs de l’amour, mais aussi à ceux qui ne ménageaient aucune dépense [pour leur table]. »
Flavius Jospèphe – (Iᵉʳ siècle après JC)
Enfin, on trouve chez Flavius Josèphe le mot ἀσώτως – asotos que je vous propose de lire dans son contexte pour en comprendre le sens :
« [196] Vers ce temps Joseph apprit qu’un fils était né au roi Ptolémée, et que tous les grands de Syrie et du pays soumis au roi, voulant célébrer par des fêtes le jour de la naissance de l’enfant, se rendaient en grand appareil à Alexandrie. Retenu lui-même par la vieillesse, il pressentit ses fils pour savoir si l’un d’entre eux voulait se rendre auprès du roi. Les aînés refusèrent, alléguant qu’ils se trouvaient trop sauvages pour paraître en pareille compagnie, et lui conseillèrent d’envoyer leur frère Hyrcan. Le conseil plut à Joseph ; il fit appeler Hyrcan et lui demanda s’il pouvait se rendre auprès du roi et s’il y était disposé. Hyrcan promit d’y aller et assura qu’il ne lui faudrait pas beaucoup d’argent pour le voyage : il vivrait si économiquement que deux mille drachmes lui suffiraient ; Joseph se réjouit de l’esprit de modération de son fils. Peu après le jeune homme conseilla à son père de ne pas envoyer au roi des présents de Jérusalem même, mais de lui donner seulement une lettre pour son intendant à Alexandrie, afin que celui-ci lui remît de l’argent pour acheter ce qu’il trouverait de plus beau et de plus riche. Joseph, estimant la dépense nécessaire pour les présents du roi à dix talents, et louant le sage conseil de son fils, écrivit à son intendant Arion, qui avait à Alexandrie la gestion de tous ses biens, dont la valeur ne s’élevait pas à moins de trois mille talents ; car Joseph envoyait à Alexandrie l’argent qu’il gagnait en Syrie, et, quand arrivait le terme fixé pour payer au roi les impôts, il écrivait à Arion de faire le versement. Hyrcan, muni de la lettre qu’il avait demandée à son père pour Arion, se mit donc en route pour Alexandrie. Dès qu’il fut parti, ses frères écrivirent à tous les amis du roi de le tuer.
[203] Arrivé à Alexandrie, Hyrcan remit à Arion sa lettre et celui-ci lui demanda combien de talents il voulait, pensant qu’il allait lui en demander dix ou un peu plus ; mais Hyrcan répondit qu’il lui en fallait mille. Arion s’emporta, lui reprocha de vouloir mener une vie de prodigue, lui remontra comment son père avait amassé cette fortune, au prix de quelles peines et de quelle résistance à ses convoitises, et l’adjura d’imiter celui auquel il devait le jour ; il ajouta qu’il ne lui donnerait pas plus de dix talents, et encore devaient-ils être employés aux présents du roi. Le jeune homme se mit en colère et fit jeter Arion aux fers. »
(Flavius Josèphe, Antiquités Judaïques – Livre XXII – 196-203)
Conclusion
Après en avoir fait le tour, nous voyons la complexité de traduire cet adjectif et de ne pas le limiter comme l’a fait la NBS ou la Vetus Syra en le réduisant à la débauche sexuelle. Son sens est beaucoup plus riche. Il serait à mon sens plus juste de traduire que ce fils cadet a mené une vie d’insouciance, une vie sans retenue, sans frein, là où les limites étaient ôtées.
Petite dédicace à Pierre Cranga de m’avoir encouragé à entreprendre cette recherche.



Merci pour cet excellent travail Alexandre ! Puis-je passer commande pour « authentès » l’hapax dont nous avons parlé ?