par le Pasteur Jean-Marc Thobois
Janvier 1999 – Magazine Expérience n° 113
Frères, je leur rends ce témoignage qu’ils ont du zèle, mais sans intelligence ! (Romains 10:2)
Ces paroles de l’apôtre Paul concernant ses frères juifs pourraient s’appliquer aux croisés, eux aussi animés d’un zèle religieux certain mais sans cette intelligence d’En-Haut, du plan de Dieu tel qu’il est révélé dans la Bible…
Les croisades constituent en quelque sorte le point d’orgue de la dérive de la chrétienté médiévale, dérive qui avait commencé avec la conversion de l’empereur Constantin. Le christianisme était alors devenu religion d’État. Était alors apparue la notion de « chrétienté », notion qui continue à empoisonner la vision de bien des églises aujourd’hui. Le christianisme cessa d’être une foi vivante pour devenir une civilisation chrétienne.
Un vernis vint alors recouvrir de vieilles superstitions d’un peuple irrégénéré dans une large mesure. Certes cette civilisation chrétienne a permis des élans de foi véritable. Ceux qu’on appelle « saints » furent de véritables enfants de Dieu. Le christianisme médiéval contribua souvent à adoucir les mœurs rudes et barbares des peuples européens de l’époque et créa des institutions qui prenaient en compte les délaissés et les malheureux : hôpitaux, orphelinats, tentatives d’humaniser la guerre etc…
Mais souvent elle-même gagnée par le paganisme ambiant et s’éloignant de plus en plus des standards bibliques, l’église médiévale en vint à mettre à mort parfois de véritables enfants de Dieu, pensant rendre ainsi un culte à Dieu et lui être agréable.
André Chouraqui parlant du Moyen Âge disait : « Le drame de cette époque, c’est que le magistère de l’église surpassa celui de la Bible ! »
Le drame des croisades s’explique par cette affirmation. L’église du Moyen Âge en vint à confisquer à son profit et l’héritage et le dépôt dont elle aurait dû être garante. Certes la sincérité de certains croisés n’est pas en cause, mais sincérité n’est pas garantie de vérité. On reconnaît l’arbre à son fruit, a dit Jésus. Celui des croisades est globalement négatif et amer : un climat délétère créé pour des siècles entre le christianisme, le judaïsme, l’islam, et entre le christianisme occidental et oriental. Quant à ses buts politico-religieux, l’expédition fut un échec dont il ne reste rien que quelques traces archéologiques.
Les leçons de l’histoire
Plusieurs leçons sont à tirer de cette aventure sans lendemain. Quand on s’éloigne du solide fondement biblique, on peut commettre sincèrement des erreurs graves en prenant ses pensées pour celles de Dieu. « Dieu le veut » criaient les croisés. Manifestement, ils se trompaient, Dieu ne le voulait pas ! Tout doit toujours être mesuré à l’aune de la Sainte Écriture. C’est pourquoi, nous avons à prendre garde à ce qui, dans les religions établies, les sectes, les philosophies politiques à caractère messianique, est contraire à l’enseignement biblique. Il faut prendre garde aux interprétations erronées qu’on en donne. Ainsi le premier millénaire n’était pas le millénium annoncé par l’Apocalypse, et l’an mil n’était pas le temps de la fin, malgré l’interprétation ingénieuse qu’en donnait l’église médiévale. À la fin du deuxième millénaire, où nous vivons aussi la fin d’une époque, le risque d’une fièvre messianique apocalyptique et millénariste existe aussi dans certains milieux chrétiens. Chez certains, la défense de la « civilisation chrétienne » s’imposerait et dès lors, on n’est plus très loin de l’esprit des croisades. Mais déjà le prophète Zacharie déclarait à Israël que « ce n’est ni par la puissance, ni par la force militaire, mais c’est par mon esprit dit l’Éternel des armées ! » (Zacharie 4:6)
Toutefois, cela ne signifie pas que le chrétien soit un pacifiste inconditionnel : la défense des plus faibles est aussi un impératif évangélique et l’unique justification des croisades aurait été la défense des droits légitimes des pèlerins. Mais le véritable christianisme ne cherche pas à établir le royaume de Dieu sur la terre par la force des armes. Pour l’avoir oublié l’église médiévale passa de la croisade à l’Inquisition, qui relève du même esprit. Il n’existe pas de « guerre sainte ». La notion de chrétienté, qui contrairement à la parole du Christ à Pilate « mon royaume n’est pas de ce monde », confondait le royaume de Dieu avec une Europe superficiellement christianisée, et conduisait obligatoirement à un combat politico-militaire pour la défense des idéaux chrétiens.
Or, pour la Bible, l’institution d’une société chrétienne n’est pas le but. C’est d’abord la transformation du cœur de l’homme qu’il faut viser. L’homme pécheur ne peut qu’engendrer une société elle-même marquée par son péché, même si elle est christianisée. Il n’existe donc pas de nation chrétienne, seulement des nations plus ou moins christianisées.
Jésus l’avait bien affirmé quand il refusait d’entrer dans les querelles politiques de son temps. Son but était la régénération du cœur humain. Elle ne peut être que le résultat d’une décision libre et individuelle. C’est quand le cœur a été touché, quand l’individu est né d’En-Haut, comme le disait Jésus à Nicodème (Jean 3:5), qu’il est capable de vivre l’Évangile : Si quelqu’un est en Christ, dit Paul, il est une création nouvelle, les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles (2 Cor. 5:17). Alors peut naître aussi une nouvelle société. Dans cette société qui restera marquée par le péché jusqu’à la parousie, l’influence des chrétiens pourra cependant être déterminante. Ils seront en elle, le sel de la terre. Ils vont alors contribuer à rendre la société un peu plus humaine, comme le firent les véritables chrétiens à toutes les époques : amenant l’abolition de l’esclavage, de l’avortement, de l’infanticide. Il pourra même se faire que les chrétiens feront adopter certains principes évangéliques dans le consensus social, comme ce fut le cas, par exemple, dans les pays anglo-saxons, sous l’influence des réveils religieux. Ainsi les historiens s’accordent à dire que si l’Angleterre échappa au 18ᵉ siècle à la tourmente de la Révolution française, ce fut le résultat indirect du réveil wesleyen.
Et le mirage s’évanouit
Karl Marx pensait que la Grande-Bretagne serait le premier pays à adopter sa révolution parce que ce pays était, au siècle dernier, la première puissance industrielle et celle où la condition des ouvriers était la plus préoccupante. Or, il n’en fut rien, car une autre révolution eut lieu avec les réveils spirituels de ce temps, ceux de Spurgeon, des « frères », de G. Müller, et surtout de W. Booth.
L’Évangile véritable est toujours une puissance subversive quand il est prêché pacifiquement, pour tous les pouvoirs totalitaires. Cela, l’église du Moyen Âge l’avait oublié ! Elle avait oublié que c’est ce même principe qui avait miné l’empire romain païen de l’intérieur, et avait provoqué la disparition du paganisme.
À ce sujet, on peut s’interroger sur le bien-fondé des « marches de réconciliation » qui consistent à demander pardon aux musulmans au sujet des croisades. L’islam continue pour sa part à persécuter les chrétiens au Soudan, en Iran, en Arabie Saoudite, aux Philippines, etc…
Est-il bien opportun de faire à son endroit une démarche pouvant être mal comprise, convient-il de battre sa coulpe sur le dos des générations qui nous ont précédés ?
Neuf siècles après, le mirage des croisades s’est bel et bien évanoui dans les sables des déserts de l’Orient. Reste qu’un esprit d’intransigeance religieuse ou idéologique est toujours possible parce qu’il appartient à la nature pécheresse de l’homme. Si l’épopée des croisades a quelque chose à nous enseigner en cette fin du deuxième millénaire, c’est qu’il convient de se garder de cet esprit.



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