Il est de ces femmes dans la Bible dont on ne sait pas grand chose. Elles sont si discrètes que nous ne voyons que leur ombre passée rien qu’un instant. Mais cette ombre est inscrite dans le Livre des livres afin qu’elle ne soit pas oubliée. Or, la littérature et l’histoire nous fournissent bien des informations sur cette femme, si bien qu’elle pourrait passer de l’ombre à la lumière et nous devienne ainsi un peu plus familière.

En lisant les premiers chapitres de St-Matthieu, nous sommes surpris de voir comment autour de la naissance de Jésus les songes sont présents. Ce mot « songe », ὄναρ en grec se trouve 6 fois dans le NT et exclusivement chez Matthieu. Les cinq premières mentions sont liées à la naissance de Jésus et c’est à Joseph, l’époux de Marie que ces songes sont donnés. La sixième mention est liée à la femme de Pilate. Cette femme, épouse de Ponce Pilate et dont rien de plus ne nous est dit. Relisons ce passage :

Matthieu 27.5 : Or, à la fête, le gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier à la foule, celui qu’ils voulaient.

16 Et il y avait alors un prisonnier fameux, nommé Barabbas.

17 Comme donc ils étaient assemblés, Pilate leur dit : Lequel voulez-vous que je vous relâche, Barabbas, ou Jésus qui est appelé Christ ?

18 Car il savait qu’ils l’avaient livré par envie.

19 Et comme il était assis sur le tribunal, sa femme lui envoya dire : N’aie rien à faire avec ce Juste ; car j’ai beaucoup souffert aujourd’hui à son sujet dans un songe.

20 Mais les principaux sacrificateurs et les anciens persuadèrent aux foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus.

21 Et le gouverneur, répondant, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? Et ils dirent : Barabbas.

22 Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé Christ ? Ils disent tous : Qu’il soit crucifié !

23 Et le gouverneur dit : Mais quel mal a-t-il fait ? Et ils s’écriaient encore plus fort, disant : Qu’il soit crucifié !

24 Et Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que plutôt il s’élevait un tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, disant : « Je suis innocent du sang de ce juste ; à vous d’en répondre. »

Tel un détective qui enquête,regroupant les données recueillis sur le profil d’un suspect, une chose est sûre, c’est que cette femme s’appelait Claudia Procula, qu’elle était l’épouse du Gouverneur romain Ponce Pilate. Le nom de Procula dérive des traductions latines. Le plus ancien témoignage mentionnant le nom de Claudia daterait  de 1619 dans la chronique du Pseudo-Dexter. Tous les historiens s’accordent pour sur ce point.

Le passage où il est fait mention d’elle sous la plume de St Matthieu se retrouve également  dans plusieurs textes apocryphes au VIe siècle ou dans les traditions des Églises chrétiennes d’Orient en particulier un écrit apocryphe appelé Évangile de Nicodème et Actes de Pilate  que l’on daterait entre 320-380 ap JC et dont voici un extrait : 

« Ce spectacle remplit Pilate de crainte. Il voulut descendre de sa tribune. À peine en avait-il esquissé le mouvement, qu’un message lui parvint de son épouse, disant : “ Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste. Car j’ai beaucoup souffert cette nuit à cause de lui ”. Pilate alors s’adressa à tous les Juifs et leur dit : “ Vous connaissez la piété de mon épouse et savez qu’elle n’est pas loin de partager votre religion ”. Ils lui dirent : “ Oui, nous le savons ”. Pilate reprit : “ Eh bien, mon épouse m’envoie un message : Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste. Car cette nuit, j’ai beaucoup souffert à cause de lui ”. Les Juifs répondirent à Pilate : “ Ne t’avons-nous pas prévenu ? C’est un magicien, il a envoyé un songe à ton épouse ! ” »

Actes de Pilate, Chapitre 2, verset 1

Bien entendu, nous ne prétendons pas mettre cet écrit au même plan des quatre Évangiles car il y a des contradictions qui mettraient Jésus dans un rôle de magicien pour tenter d’empêcher son procès. Qu’est- ce qu’on invente pas là ? Vous imagineriez les conséquences ! Certains Pères de l’Église on at­tri­bué ce songe au diable, qui vou­lait em­pê­cher la mort de Jé­sus-Christ et le sa­lut du monde. Là encore, laissons ces considérations de côté et notons simplement l’apparition discrète de cette femme, car c’est d’elle que nous parlons.

Au IIe siècle, Origène semble indiquer dans ses Homélies sur Matthieu que l’épouse de Pilate s’est convertie au christianisme ou tout au moins que Dieu lui a envoyé le rêve mentionné dans l’Évangile selon Matthieu pour qu’elle se convertisse.

Eusèbe de Césarée dit que Ponce Pilate n’a pas survécu longtemps à sa disgrâce et qu’il s’est suicidé après avoir été exilé à Vienne, près de Lyon en Gaule. La tradition éthiopienne connaît le martyre de Pilate, disant qu’il fut décapité sous Néron à Rome, s’étant converti au christianisme par sa femme puis prit de remord pour avoir livré Jésus à la mort.

DE QUI VENAIT LE SONGE ?

Deux courant s’opposent concernant l’origine du songe que fit Claudia Procula. Le premier comprend l’Église orthodoxe d’Orient, l’Église copte et l’ Église éthiopienne qui eux, la vénèrent comme sainte le 27 Octobre.
Cependant, certains chrétiens d’occident, tels que saint Augustin, saint Jérôme, et réformateur protestant Jean Calvin ont plaidé en faveur d’une origine divine du rêve, mais sans tenir la femme de Pilate d’être un saint.

Pour les Église d’Occident, la femme de Pilate n’a pas le statut de sainte, car son rêve a été  interprété comme venant du diable, voulant donc empêcher le salut. Cette interprétation se retrouve chez des théologiens médiévaux Raban Maurus , Bède et Bernard de Clairvaux , ainsi que réformateur protestant Martin Luther. 

L’intervention positive de Claudia Procula en faveur de Jésus lors de son procès a pu faire écrire à plusieurs historiens qu’elle était, très certainement, une chrétienne convertie en secret. 

La singulière façon dont le corps de Jésus est très rapidement remis à Joseph d’Arimathie  et que l’Évangile de Pierre, rédigé dans la première moitié du IIe siècle, présente comme « l’ami de Pilate et du Seigneur » le laisse en tout cas penser. 

Certains textes apocryphes vont dans ce sens, comme Le livre du coq datant du Ve siècle, où Claudia Procula sous les traits d’une chrétienne et se dit prête à mourir pour le Christ. Lequel la félicite d’ailleurs pour la grandeur de sa foi. 

UN MANUSCRIT DE CHOIX

En 1886 dans La Semaine Religieuse de Carcassonne, un texte a été présenté comme une lettre ayant « été trouvée parmi d’anciens manuscrits, et conservée avec soin comme ayant été écrite de la main même de la femme de Pilate…» Quelle trésor n’avons-nous pas là ! 

Un autre ensemble, similaire si ce n’est qu’il comporte quelques variantes, est composé de trois parchemins qui auraient été, de leur côté, traduit à partir d’un manuscrit latin découvert dans un monastère à Bruges, puis transféré aux Archives du Vatican. Après sa découverte, plusieurs versions en ont circulé. Madame de Maintenon (1635-1719) en possédait une, qu’elle lisait chaque Vendredi Saint. Dans plusieurs communautés monastiques d’Europe, la lecture de l’ensemble se faisait lors de chaque Jeudi Saint… 

Cet apocryphe se présente sous comme un courrier que Claudia Procula aurait adressée à une amie proche, du nom de Fulvia Hersilia. Et c’est à sa demande que Procula entame le récit des événements advenus depuis leur séparation. La quasi totalité de l’apocryphe est ainsi consacrée à Jésus, à sa condamnation, à la manière dont Procula ― convertie au Christianisme ― tenta de le sauver, et comme Pilate, malgré sa volonté, dut se plier à celle des Juifs. Or, les premières lignes du récit, évoquent la jeunesse de Claudia Procula à Narbonne. Narbonne ? Et oui, vous avez bien lu ! Claudia était une gauloise, originaire de Narbonne, elle le précise elle-même dans sa lettre. Tant est si bien que banni de son poste, Pilate et sa famille retourneront en Gaule. Voici un extrait de ce lettre autobiographique écrite par Claudia Procula : 

 « Je ne te parlerai pas de mes premières années, passées à Narbonne sous l’égide de mon père et la garde de ton amitié. Tu sais que ma seizième année accomplie, je fus unie à Pontius, Romain d’une famille noble et antique et qui occupait alors dans l’ibérie un commandement important. 

A peine eûmes-nous quitté l’autel, qu’il me fallut partir et accompagner Pontius dans son gouvernement ; je suivis, sans joie et sans répugnance, l’époux qui aurait pu être mon père… 

Cependant, je vous regretterai, douce maison paternelle, ciel heureux de Narbonne, beaux monuments, frais ombrages de mon pays, je vous saluai avec des yeux mouillés de pleurs… 

Les premières années de mon mariage se passèrent tranquillement ; je devins mère d’un fils qui m’était plus cher que la lumière du jour, et mes heures s’écoulaient entre la pratique de mes devoirs et les plaisirs permis aux femmes. Mon fils avait cinq ans, lorsque Pontius fut nommé, par une faveur spéciale, proconsul de la Judée. Nous parûmes nos serviteurs, nous arrivâmes à Jappé et j’admirai ce pays riche et fertile, dont mon époux venait prendre possession au nom de Rome, maîtresse des nations. 

A Jérusalem, je vécus entourée d’honneurs, mais dans une complète solitude, car les Hébreux, ombrageux et fiers, détestent les étrangers idolâtres, comme ils nous appellent, qui profanent par leur présence une terre sacrée, dont la jouissance leur a été assurée par le Dieu de leurs ancêtres. Je passais ma vie avec mon fils, au fond de mes jardins silencieux, où le myrte se mêlait au térébinthe, où le palmier s’élevait, plus beau qu’à Délos, à coté des orangers et des grenadiers en fleurs; là, sous ces frais ombrages, je brodais des voiles ou je lisais des vers de Virgile, si doux à l’oreille, plus doux encore au cœur…

Pouvant paraître surprenante, cette origine Narbonnaise de Claudia Procula est en accord avec la réalité historique du premier siècle. Fondée en 118 av. J.-C. Narbo Martius, la plus ancienne colonie romaine établie hors d’Italie. Cette origine gauloise de Claudia Procula explique le retour de celle-ci sur le territoire. Un retour d’ailleurs évoqué par l’apocryphe ici signalé.

UN FIN QUI NOUS LAISSE SUR NOTRE FAIM

Nous savons que Ponce Pilate, sous le règne de l’empereur Tibère a occupé la charge de Gouverneur de Judée pendant 10 ans de 26 à 36 ap J-C.

Il est renvoyé à Rome à la fin de l’an 36 suite à la répression du rassemblement de Samaritains sur le mont Garizim. L’affaire est saisi par le proconsul de Syrie Lucius Vitellius et Pilate est tenu de s’expliquer devant l’empereur Tibère à Rome mais avant qu’il atteigne Rome, Tibère meurt en Mars 37 avant d’avoir entendu Pilate. Caligula prendra la succession comme Empereur de Rome de 37 à 41. Pilate a -t-il rejoint Rome finalement ?

1ère hypothèse

La tradition copte le fait martyr sous Néron pour s’être converti au Christianisme, ce qui insinuerait qu’il serait resté, lui et Claudia à Rome de 37 jusqu’à 54 – 68 date du règne de Néron. On sait que la première persécution, sous Néron, eurent lieu tout juste après le grand incendie de Rome en Juillet 64 ce qui déclencha une vaste persécution à l’encontre des prétendus coupables : les chrétiens. Claudia et son mari seraient donc morts martyrs à  cette occasion. 

2ère hypothèse

Arrivés à Rome en 37, le couple aurait appris la mort de Tibère et aurait ainsi pris la route de Rome et séjournèrent en Gaule : « Au bout de quelques mois, Pontius fut révoqué de ses fonctions; nous revînmes en Europe, et errant de ville en ville… ». dans le pays des Rhedons, détails qui nous est relaté dans la lettre qu’elle aurait écrite à son amie d’enfance Fulvia Hersilia. Les dernières lignes précisent : « A présent nous nous tenons dans ces montagnes rocheuses en Gaule, d’où Euphonius t’apportera ce parchemin. » Aujourd’hui, on attribue ce lieu à Rennes-les-Bains.

3ème hypothèse

D’autres textes racontent qu’il se serait suicidé dans le Rhône à Vienne après leur retour en Gaule. Un monument fut érigé à cet endroit de la ville, monument appelé « la tombe de Pilate », qui daterait du IVe. Cette pyramide marquait le centre du cirque romain. Elle existe toujours.

Autres légendes autour de sa mort

L’inquisiteur dominicain Étienne de Bourbon au XIIIe siècle popularisera la légende du suicide de Ponce Pilate à Lyon. Il est le premier à évoquer la pendaison, puis l’abandon du corps dans le puits du mont Pilat, d’où le nom actuel du Mont Pilat situé au sud-ouest de Vienne.
Il semblerait que la France possède des lieux privilégiés en rapport avec le personnage !

Dans la même lignée, selon le Mors Pilati « Mort de Pilate », un récit latin apocryphe qu’Anton Emanuel Schönbach daterait du VIIe siècle, décrit que son corps fut d’abord jeté dans le Tibre, un fleuve italien. A son contact, le fleuve semble habité, ces eaux réagissent si vivement aux esprits malins, que la décision fut prise que son cadavre soit conduit à Vienne et jeté dans le Rhône. Ici aussi les eaux réagirent et son corps dut être noyé dans le Léman à Lausanne. 
Selon cette tradition, le corps décomposé fut en dernier lieu enterré au pied du Pilatus qui domine Lucerne et le lac des Quatre Cantons. La légende veut qu’il soit gardé par un dragon, que chaque Vendredi saint, le corps émerge des eaux du lac et se lave les mains, et que c’est lui qui envoie de gros orages sur Lucerne…Nous sommes là en pleine légende.

CLAUDIA, CHÈRE CLAUDIA

Il paraîtrait que Claudia Procula, par sa notoriété et sa position, prodigua de l’aide aux proches de Jésus, et plus particulièrement à Marie-Madeleine. Elle aurait aidé quelques juifs, disciples de Jésus dont cette Marie Madeleine, Marie Salomé et Marie Jacobé, qui toutes trois se tenaient au pied de la croix. Quittant la Judée, elles arrivèrent en Gaule aux Saintes-Marie de la Mer dans la première moitié du premier siècle. A ce groupe,se serait joint Marthe, la sœur de Marie de Béthanie et Lazare son frère ressuscité par Jésus, Maximin, ainsi que Sidoine l’aveugle Bartimée qui, selon la tradition se serait arrêté à saint Restitut , près de Saint-Paul-Trois-Châteaux et fonda une église à l’emplacement de la chapelle actuelle.

Claudia Procula. Quelle femme d’exception, habitée de courage et d’audace. Aurait-elle été un instrument choisi par le Christ pour permettre l’expansion du Christianisme en Gaule, notre terre de France ? Il se pourrait….

Comme quoi, ceux qui travaillent dans l’ombre, ceux dont on ne sait pas grand chose et dont la Bible reste discret sont ceux dont le cœur est large, prompt à répondre à l’appel de Dieu et dont la plus grande gloire est de faire connaître le beau Nom de notre Sauveur et Seigneur Jésus plutôt que de faire parler de son nom. Mais comme le dit le psalmiste, la mémoire du juste dure toujours. Claudia est cette juste qui fut tourmentée en songe à cause de ce Juste et dont la mémoire est toujours présente.

NOTE : Dans les années 1920, un sarcophage de plomb a été découvert à Beyrouth contenant deux bracelets inscrits avec le nom Claudia Procula en grec ( ΚΛΑΥΔ / ΙΑ ΠΡΟ / ΚΛΑ et ΚΛΑΥΔ / ΠΡΟΚΛΑ respectivement).