INTRODUCTION

Michel Servet, un personnage atypique, emblématique, éclectique au sens du terme.

On le qualifierait parfois de marginal sans pour autant en avoir peur et pourtant, il est un personnage clé dans l’histoire de la réforme. Plus on apprend à le connaître, plus on s’attache tant le personnage est insaisissable. Ce que l’on pourrait lui reprocher, c’est qu’il n’avait pas sa langue, ni sa plume dans la poche. Servet dit tout haut ce qu’il pense, et même s’il est le seul à le penser, il le dit. ll aime bousculer, confronter ses idées à ceux qui pensent différemment. Aujourd’hui, nous dirions qu’il aime chercher les embrouilles.

De nos jours, quelqu’un qui pense différemment de la majorité ou bien qui aurait un avis contraire à ce que le christianisme professe se verrait qualifié au pire de marginal, mais cela resterait sans grande gravité tant que cela ne provoque pas de division au sein des communautés.

Mais il fût un temps où si vous défendiez une doctrine ou une théologie contraire à celle établie par l’Eglise, vous étiez qualifié d’hérétique et un bûcher pouvait même être allumer pour vous condamner et ainsi stopper le poison et prévenir les éventuelles rebelles.

La réforme naissante, c’était une époque où l’on ne jouait pas avec la doctrine. Les mots avaient un poids et un sens qui leur était propre. Protestataire et convaincu de sa doctrine au sujet de la Trinité, Michel Servet s’est confronté au grand  théologien genevois qu’était Jean Calvin. La bataille fut rude, chacun campait sur ses positions mais la loi du plus fort l’emporta.

Alors que le feu commençait à le torturer, Servet s’écria : “Ô Jésus, Fils du Dieu éternel, aie pitié de moi “. Ses opposants et les accusateurs auraient certes préféré l’entendre dire  : “Ô Jésus, Fils éternel de Dieu, aie pitié de moi !”. 

Vous avez lu la subtilité ou vous a-t-elle échappée ? Ou bien est-ce nécessaire de faire un peu de théologie. Pour la comprendre, il nous faut faire connaissance avec ce personnage emblématique de la réforme.

BIOGRAPHIE

Né en 1511 à Villanueva en Espagne, le jeune Michel a étudié le droit à Toulouse et a acquis une riche expérience à la cour d’Espagne, au cours de ses voyages ainsi qu’aux contacts des réformateurs. Très doué pour les langues, il étudie le latin, le grec et l’hébreu et publie, à 26 ans, son fameux « traité sur les erreurs de la Trinité » (1531), qui sera rapidement signalé et considéré comme une menace, notamment pour l’Inquisition. 

Servet trouve une de ses voies dans la théologie si bien qu’il traduisit en espagnol la Somme de théologie de Thomas d’Aquin. 

Réfugié à Paris où il se cache sous un faux nom, il devra pourtant s’enfuir suite au scandale des placards (1534). De là, il ira s’installer à Lyon où il travaillera chez un imprimeur. Il réapparaîtra finalement à Paris pour se consacrer à l’étude de la médecine et de la pharmacie, où il deviendra rapidement un savant exceptionnel (on lui doit par ailleurs l’étude systématique de la circulation du sang et il est le premier à remarquer que le sang s’aère en passant par les poumons). 

En 1537, Il acquiert une notoriété en écrivant un traité thérapeutique portant sur les sirops. Mais il ne s’arrête pas là. Servet est un passionné, il touche à tout et pour un temps, il se voue à la géographie et à l’étude des astres. 

En 1540, sous le nom de Michel de Villeneuve, il s’établit à Vienne, dans le Dauphiné, d’où il exerce la médecine. Brillant et intelligent, il devient même médecin de l’archevêque et président de la confrérie de Saint-Luc, patron des médecins. Quel titre, ce n’est pas rien !

A côté de cela, il s’investit dans une maison d’édition. Poursuivant sa réflexion théologique, il ne résiste pas à la tentation d’exposer ses nouvelles théories sur la foi chrétienne et publie en 1552, à Lyon, ce qu’il appelle « La Restitution du Christianisme (Christianismi Restitutio)» en réplique à l’Institution de la religion chrétienne de Calvin dont il parodie le titre.

Quelques années auparavant, en 1546, grâce à un imprimeur lyonnais et ami commun Jean Frellon, Servet entre en relation avec Calvin, à qui il écrit diverses lettres et lui envoie même une copie de son travail, première ébauche avant publication, ainsi qu’une Institution annotée de sa main. Dans un premier temps, le réformateur de Genève reste muet et les lettres de Servet sont sans réponse. Calvin pressant le danger que peut représenter les hérésies défendues par un tel homme.

Pourtant, Il entame une correspondance, parfois vigoureuse. On est presque choqué aujourd’hui lorsqu’on lit ces correspondances et avec quelle agressivité les deux protagonistes échangent. On recense pas moins de trente lettres que Servet envoya à Calvin.

Les relations entre les deux hommes, d’abord courtoises, se détériorent vite. Servet harcèle Calvin de questions et celui-ci est souvent agacé soit par les questions, soit par le ton employé par son correspondant.

Servet est alors à Vienne. Il est recherché par les autorités catholique pour hérésies. Il fuit en Italie mais fait escale à Genève pour rencontrer Calvin. Sa cavale s’arrêtera malheureusement ici.

CONTROVERSES tiré du “TRAITÉ DES SCANDALES” par Jean CALVIN

Il y a un certain Espagnol, nommé Michel Servet qui contrefait le médecin, sous le nom de Villeneuve. Ce pauvre glorieux, étant enflé de l’arrogance portugaise et crevant encore plus de sa propre fierté, a pensé pouvoir acquérir quelque grande renommée en renversant tous les principes de la chrétienté. Ainsi tout ce que nous savons par l’Écriture touchant les trois personnes qui sont en la seule essence de Dieu et qui a été tenu sans contredit, depuis le temps des apôtres , n’est pour lui que fable. Il ne se contente pas de cela mais crie furieusement et tempête là-contre. Or dans le livre qu’il a fait, il se montre tellement un chien enragé aboyant et mordant sans propos ni raison qu’on voit bien de quel esprit il est poussé. Quand il traite de la substance, on voit encore mieux que c’est un homme affamé de gloire qui hume toutes les rêveries qu’il a pu recueillir pour s’enivrer. Il imagine que la parole éternelle de Dieu n’a point existé avant la fondation du monde, parce que c’est Moïse qui a commencé de prononcer sa parole, comme si la parole n’avait pas été avant qu’on ait connu son effet et sa vertu. Mais au contraire, c’est une assez grande approbation de son essence éternelle, quand par elle le monde est créé. Il fait tellement la chair de Jésus-Christ divine, qu’Il abolit sa nature humaine. Ensuite, il fait la divinité de Jésus-Christ toute charnelle, cependant il ne cesse d’appeler Jésus-Christ Dieu à pleine bouche, mais ce n’est pour lui qu’un fantôme. Même il ne l’estime être Fils de Dieu que pour la seule raison qu’il a été conçu du Saint-Esprit dans le ventre de la vierge Marie.

Calvin poursuit dans les « chiens » d’hérétiques : mais le chien par excellence, c’est Servet promu ennemi public n°1 de la chrétienté, Servet est un hérétique toutes catégories. Ce « chien enragé, aboyant et mordant » se trompe sur tout, mais en particulier sur Jésus-Christ. Question d’arithmétique théologique, sans doute. Il n’entend rien aux trois personnes de la trinité, ou aux deux natures du Sauveur.

Nous comprenons mieux maintenant la lutte de Calvin contre ceux qui professent l’antitrinitarisme. Bien que nous n’en ayons pas de preuve formelle, Servet est de toute évidence l’un de ces marranes espagnols, Juifs convertis de force au christianisme. Servet nie sa judéité, mais sa connaissance du Judaïsme dépasse celles des meilleurs érudits chrétiens. Il juge de la validité du christianisme à l’aune des sources juives, et souhaite, de façon téméraire, en revenir à un judéo-christianisme restitué, proche de l’hébraïsme…Il a gardé dans un coin de son cœur la nostalgie de la péninsule ibérique et de la coexistence, très idéalisée, des Israélites, des musulmans et des chrétiens. Tous ces hommes qui professent le Dieu unique d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, pourquoi s’arrêteraient-ils à des détails de formulation ?

Le premier point de controverse que l’on reproche à Servet est, sans conteste, son rejet de la trinité. Pour lui, “La Trinité est un cerbère à trois têtes et ceux qui croient en la Trinité sont de fait des athées”. La question de la Trinité est traitée dans les deux premiers ouvrages de Servet, à savoir : Sur les erreurs de la Trinité (1531) et Dialogues sur la Trinité (1532) et réaffirmée dans son dernier livre : la Restitution (ou Restauration) du christianisme (1552). 

C’est ainsi que, du point de vue de la doctrine trinitaire devenue orthodoxe, la doctrine de Servet peut être accusée de verser dans le subordinatianisme. Par ailleurs, le Verbe est un simple mode d’être de la divinité, et non une Personne réellement distincte de la Personne du Père dont elle partageait la même essence.

Enfin et c’est là un point qui ne découle pas des deux autres, dans la mesure où le Christ est composé d’une manière (le corps) et d’une forme (le Verbe), il s’ensuit qu’il ne peut précéder chronologiquement cette union et donc qu’il n’est pas coéternel au Père.

Le deuxième point de controverse est qu’il refuse la transsubstantiation mais accepte la présence du Christ diffuse dans le pain et non localisée.

Enfin, Servet refuse le baptême des enfants, autre point de discorde avec Calvin qui affirmera son opposition en proférant des menaces à son encontre si ce dernier osait se présenter à Genève, ainsi écrit-il à son ami Guillaume Farel dans une lettre du 13 février 1546.

Servet, en cela, se rapproche du mouvement anabaptiste. Selon lui, le baptême des enfants n’est pas approprié et pour être baptisé, il faut être conscient de l’engagement que l’on prend, il faut une conscience adulte. En cela, Servet n’avait pas tort.

SON ARRESTATION

Le 13 Août 1553, il assiste au culte au temple de la Madeleine. C’est Jean Calvin, lui-même, qui prêche ce jour-là. Servet aurait certainement aimé une confrontation en tête-à-tête avec le réformateur de Genève mais il est vite reconnu, dénoncé et arrêté. Or le conseil général de Genève est, à cette époque, en conflit avec Calvin qui n’a pas hésité à excommunier certains membres du conseil qui songent à quitter la ville. Le deuxième procès de Servet va vite apparaître comme un enjeu entre les deux partis. Commencé en août 1553, le procès se terminera en septembre. Dès le 16 août, Calvin a demandé à être présent aux interrogatoires dont il en dirigera certains, comme expert en théologie et seul susceptible de définir l’hérésie dont est accusé Servet. Car la faute la plus grave, cette hérésie que dénonce Calvin, reste la position antitrinitaire de Servet : refuser la Trinité, c’est refuser la divinité du Christ. Au XVIe siècle, la Trinité n’est pas seulement une doctrine, un élément de la foi chrétienne, elle représente le dogme central, la vérité fondamentale de l’identité chrétienne, elle délimite la frontière entre le chrétien, d’une part, le juif et le Turc de l’autre. Ces derniers croient eux aussi en un Dieu, mais non dans le Dieu incarné en Jésus-Christ, et subséquemment, leur divinité est une ombre. Nier la divinité du Christ, et par conséquent la Trinité, dont il est la deuxième personne en tant que Fils, signifie nier Dieu.

En prison, Servet ne chôme pas, il prépare sa défense. On lui fournit les ouvrages qu’il désire, encre, plume, papier. Il lit, épluche, travaille nuit et jour, sa vie en dépend. Il se penche plus particulièrement sur les ouvrages de Tertullien et ceux d’Irénée de Lyon. 

LE PROCÈS

Dans sa prison, Servet attend qu’on décide de son sort. Il reste étrangement optimiste, comme s’il était persuadé de pouvoir démasquer les erreurs de Calvin aux yeux des Genevois.

Le 20 août 1553, Calvin écrivait à Farel : « J’espère que Servet sera condamné à mort, mais je désire qu’on lui fasse grâce de l’atrocité de la peine ». Ce qui rendait la peine atroce, à savoir le feu, le bûcher. Farel lui répond, le 6 septembre. Il n’approuve pas beaucoup cette mansuétude… Il l’avertit de prendre bien garde : «  En souhaitant que l’on adoucisse l’atrocité de la peine de Servet, écrit-il, tu agis en ami à l’égard d’un homme, qui est un grand ennemi. Mais je t’en prie, conduis-toi d’une telle manière, que personne n’ait la hardiesse de publier de nouvelles doctrines, et de causer impunément des troubles, aussi longtemps que cet homme l’a fait ». Calvin ne modifie pas son opinion, mais il ne put la faire prévaloir et, le 26 octobre, il écrit de nouveau à Farel : « Demain, Servet sera conduit au supplice. Nous nous sommes efforcés de changer le genre de mort. Mais en vain. Je te dirai de vive voix pourquoi nous n’avons rien obtenu ».

Au terme d’un procès de deux mois, le procès conclut et rend la sentence :

« Toi, Michel Servet, condamnons à devoir être lié et mené au lieu de Champel, et là devoir être à un piloris attaché et brûlé tout vif avec ton livre, tant écrit de ta main que imprimé, jusques à ce que ton corps soit réduit en cendres; et ainsi finiront tes jours pour donner exemple aux autres qui tel cas voulaient commettre. »

En l’entendant, Michel Servet manifeste un violent accès de désespoir. Dans sa langue natale, il s’écrit : « Misericordia ! Misericordia ! ». Il supplie qu’on remplace la peine du feu par la décapitation.

Calvin eût préféré la hache, châtiment plus humain à ses yeux que le feu. Deux chefs d’accusation avaient été retenus : l’antipédobaptisme (l’opposition au baptême des enfants) et l’antitrinitarisme. Le dernier chef, notamment, faisait de Servet un hérétique, justiciable à ce titre d’une peine civile. L’hérésie étant tenue pour une atteinte portée à Dieu certes, mais en tant que garant des valeurs du corps social tout entier : c’est donc le Magistrat qui condamna et exécuta Servet.

Guillaume Farel, qui ne lâche rien, rend visite à Servet en prison à plusieurs reprises.

Il tente de le ramener à la raison, d’obtenir de ce dernier une adhésion à la pensée orthodoxe. Mais Servet ne démord pas, il campe sur ses positions. Farel lui propose de prier avant l’exécution. Michel accepte. Telle une ultime confession, il reconnaît qu’il est un homme imparfait et pécheur, et là devant Farel, il confesse ses fautes et demande pardon à  « Jésus-Christ, Fils du Dieu éternel ». C’en est trop pour Farel, Servet est têtu, borné, incorrigible, la possibilité de lui épargner le bûcher n’y fait rien. Après tout, il n’aura que ce que méritent les hérétiques de son genre. Qui sait s’il l’avait entendu confesser « Jésus-Christ, Fils éternel de Dieu », peut-être que sa condamnation aurait été révisée.

LE BÛCHER

Le 26 octobre, Michel Servet est condamné au bûcher à l’unanimité, et c’est en vain que Calvin demande que la sentence soit exécutée de façon moins violente. Rien n’y fera.

Avant de comparaître au bûcher, Servet essaie de négocier avec le bourreau. Contre sa chaînette en or qu’il portait toujours autour du cou, le bourreau pourrait l’étrangler. L’étranglement étant moins douloureux que les flammes, car le bûcher est un supplice atroce.

Le mardi 27 octobre 1553 – 14h00 – l’accusé est conduit à pied au plateau de Champel (actuellement occupé par la clinique La Colline) pour y être brûlé vif. Les pluies d’automne ne cessent de tomber et le bois disposé pour le bûcher est gorgé d’eau. Mais pas question de repousser l’exécution. Servet a peur, il craint, il comprend que le bois humide prend du temps à se consumer et que l’agonie risque d’être longue.

Effrayé, le condamné promet de donner au bourreau, contre du bois sec, sa chaîne en or qu’il portait toujours autour de son cou. Il négocie en vain. Son bourreau est apparemment un être sans scrupule, sans sentiment. Servet est revêtu d’une chemise enduite de soufre.

Le bourreau l’attache au poteau avec une chaîne de fer, son ouvrage « La Restitution du Christianisme » attaché à son flanc. Plusieurs autres ouvrages sont déposés devant lui parmi le bois humide. Servet, attaché, lié, sait que dans quelques minutes, tout sera terminé pour lui, mais le pire est à endurer. La foule assiste, silencieuse. Guillaume Farel est présent. Au milieu des flammes, la voix torturée du pauvre Servet fait entendre ces derniers mots : « Ô Jésus –  fils du Dieu éternel, aie pitié de moi ! ». Le malheureux meurt dans d’atroces souffrances, brûlé à petit feu – son agonie, dit-on, aurait duré plus d’une demi-heure – car le bois, humide, se serait consumé avec difficulté.

Servet meurt en trahissant sa culpabilité, puisqu’il s’écrie : « Ô Jésus, fils du Dieu éternel, aie pitié de moi ». Au lieu de dire, comme il convient : « Ô Jésus fils éternel de Dieu ». 

L’hérésie, écrivions-nous précédemment, n’est jamais « qu’une question de grammaire et de mots ». Calvin, encore sous le choc, se hâte de publier en latin et en français une défense de la trinité, contre les erreurs de Michel Servet. Il réaffirme son attachement au dogme trinitaire : un seul Dieu, en trois personnes, égales et distinctes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Il est cependant obligé d’admettre que « Dieu pour nous tenir en sobriété ne nous tient pas long propos de son essence ».

Triste sort pour ceux qui n’ont pas leur langue dans leur poche. Parfois, cela peut coûter une vie de penser différemment de la majorité. Marginal, protestataire, révolutionnaire, provocateur, Servet aurait-il manqué de sagesse ?

LES RÉACTIONS

Un homme ne va pas tarder à protester, à élever sa voix et prendre la défense de ce crime intolérable. Sébastien Castellion, connu pour avoir traduit la bible en latin et en français. Cet humaniste va protester. La mise à mort pour raison doctrinale a indigné Castellion. En réaction, il publie « Traité des hérétiques », où il a rassemblé tous les textes, anciens ou plus récents, qui condamnent la peine de mort pour opinions doctrinales divergentes. Ce traité des hérétiques s’interroge gravement pour savoir si l’on doit ou non persécuter les hérétiques. « Il vaudrait mieux laisser vivre cent, voire mille hérétiques que de faire mourir un homme de bien sous ombre d’hérésie », s’exclame Castellion dans la préface à la version française de son œuvre.

Mais Castellion ne s’arrête pas là. Il récidive avec un autre ouvrage qui, pour le coup, est une attaque frontale envers Calvin : Contra libellum Calvini . Pour ne pas être démasqué, il signera d’un pseudonyme : Vaticanus.

Ce que l’on retient de cette œuvre est une affirmation qui devint célèbre : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont tué Servet, ils n’ont pas défendu une doctrine, ils ont tué un homme ».

L’un des successeurs de Jean Calvin, Théodore de Bèze, prit la défense de son ami au sujet de cette tâche noire qu’était l’affaire Servet. Dans une biographie qu’il rédigea en mémoire du grand réformateur, il relate :

En ce temps-là survint Michel Servet, espagnol de maudite mémoire, non pas homme mais plutôt un monstre horrible composé de toutes les hérésies anciennes et nouvelles. Il condamnait le baptême des petits-enfants, et surtout proférait exécrables blasphèmes contre la Trinité, en particulier en ce qui concerne l’éternité du Fils de Dieu. Servet, étant arrivé à Genève, fut reconnu de plusieurs qui l’avaient déjà rencontré ailleurs. Le magistrat le saisit le 13 août en raison de ses blasphèmes. Sur ces erreurs, Calvin le combattit avec l’aide de Dieu et de sa Parole avec une telle intensité et une telle force qu’il ne resta à Servet pour défense qu’une opiniâtreté indomptable. A cause d’une telle attitude, il fut condamné le 26 octobre au supplice du feu par le juste jugement de Dieu et des hommes.

Ainsi finirent sa misérable vie et les blasphèmes qu’il avait répandus de vive-voix et par ses écrits en l’espace de plus de trente ans. Il n’est pas nécessaire d’en parler davantage vu le livre que Calvin composa spécialement peu après, à savoir en 1554, où il montre que la vraie et juste foi tient en trois personnes d’une seule essence divine. Il y réfute les erreurs détestables de ce misérable Servet…

ANNEXES 

La Trinité selon Michel SERVET

Votre Trinité est une œuvre de subtilité et de démence. Vous nous parlez d’un Dieu en trois hypostases, ou si l’on veut, en trois personnes. Qu’est-ce d’abord qu’un tel langage ?

L’évangile ne le connaît pas. Les anciens Pères, saint Ignace, saint Irénée, Tertullien, sont étrangers à ces distinctions vaines. Sans doute les mots de Père, de Fils, d’Esprit Saint se rencontrent dans les Écritures, mais pour désigner le même Dieu dans les divers modes de Son action dans l’univers. Au lieu de ce Dieu unique, vous nous présentez trois hypostases divines. Sont-ce trois essences ou trois substances ? Dans les deux cas, ce sont trois dieux. Vous dites que ce sont trois personnes ; mais la personne ne peut se diviser ; elle est ou elle n’est pas. Point de milieu : ou il y a en Dieu qu’une substance, une essence, une personne, ou il y a trois Dieux. Quoi de plus absurde que ce trithéisme, et quel abîme de contradictions !

Dieu le Père agit sur Dieu le Fils ; Dieu le Fils, avec ou sans son Père, agit sur le Saint-Esprit. Dieu agit donc sur Lui-même ; mais s’il agit et pâtit, il change, Il se meut. Que d’absurdités réunies ! Un premier Dieu qui engendre ; un second Dieu qui est engendré et n’engendre pas ; un troisième Dieu qui n’engendre pas et n’est pas engendré. Ce n’est pas tout. Sur ces trois dieux, il y en a un qui se fait homme, les autres restant dieux ; un qui souffre, les autres restant impassibles ; un qui meurt, les autres restant vivants. Étrange dieu composé de dieux, dieu par addition, dieu brisé, mis en morceaux !

Théisme dégénéré, mille fois inférieur à celui du mosaïsme et du Talmud, inférieur même à la théologie du Coran. Divinité ridicule qui nous ramène jusqu’au paganisme, au Cerbère à trois têtes de la vieille mythologie !

Dieu

Qui pourrait se représenter Dieu si celui-ci ne s’est pas déjà rendu lui-même visible ? Il est avant tout un dieu caché. L’esprit qui essaie de penser Dieu échoue, car il devient alors incompréhensible, et l’œil ne Le voit pas car il devient invisible. L’oreille ne l’entend point ni ne L’entendit jamais, la langue ne peut L’exprimer car Il devient ineffable. Aucun lieu ne peut Le mesurer car Il est incommensurable. Bref, Il transcende toutes choses, dépasse tout intellect et tout esprit. On a même enseigné que Dieu ne pouvait être défini que négativement. Si l’on médite sur la lumière ou sur tout autre objet de notre connaissance, on découvrira tout de suite que Dieu n’est pas lumière, mais au-delà de la lumière ; qu’il n’est pas essence, mais au-delà de l’essence, ni esprit,, mais au-delà de l’esprit. Il est au-delà de tout ce qui peut être conçu. La connaissance véritable de Dieu est celle qui révèle non pas ce qu’Il est, mais ce qu’il n’est pas. Personne ne connaît Dieu tant qu’il ne connaît pas par quels moyens Celui-ci s’est manifesté.

Le Christ

Le Christ historique est mon unique maître. Ce Christ a d’abord prêché l’Évangile ; ce n’est que par Ses paroles que l’enseignement apostolique reçoit la plénitude de son sens, sa lumière et sa splendeur. Toutes les prédications des apôtres dans le livre des Actes tendent à nous présenter ce Jésus vivant, par là nous amener à la conviction que cet homme est le Christ, le Fils de Dieu, le Sauveur. Mais pour ce qui regarde la discussion scientifique sur la personne du Verbe, on fera sagement de diriger toutes ses recherches sur la personne historique de Jésus-Christ.
C’est pour Lui que je plaide. Et c’était aussi déjà le but des prédications de Jean. Peut-être penses-tu qu’il n’importe guère de regarder le visage extérieur du Christ historique. Mais moi je dis que cela importe beaucoup, à la condition que ta foi te permette de bien voir.
Mais si tu es une fois devenu croyant, tu ne détourneras jamais plus les yeux de ce visage ; car les yeux de la chair entraînent avec eux les yeux de l’Esprit. C’est pourquoi tout dépend de la connaissance que nous avons du Christ historique, et si nous ne le connaissons pas de cette manière, nous ne connaissons rien. De si grandes choses ont été produites par le glorieux avènement de Jésus-Christ que tout est transformé, le ciel est la terre sont renouvelés.

Le Saint-Esprit

Le Saint-Esprit n’est pas un être distinct, ce n’est qu’en tant que Dieu qu’on l’appelle la source de la lumière. Il est appelé le Père des lumières. Je n’entends pas cette lumière comme la prédication d’une qualité. Il nous fait parvenir sa lumière, et cela est Dieu lui-même. Il nous fait parvenir son Esprit et c’est Dieu lui-même. Hors de l’Esprit de Dieu en nous, il n’y a pas de Saint-Esprit.

La confession de foi de Calvin

Source : « Confession de foi faite d’un commun accord par les Églises qui sont dispersées en France et s’abstiennent des idolâtries papales »

Article 1 : La Parole. Pour ce que le fondement du croire, comme dit saint Paul, est par la parole de Dieu, nous croyons que le Dieu vivant est manifesté en sa Loi et par ses prophètes, et finalement en l’Évangile et y a rendu témoignage de sa volonté autant qu’il est expédient pour le salut des hommes. Ainsi, nous tenons les livres de la sainte Écriture du Vieil et Nouveau Testament comme la somme de la seule vérité infaillible procédée de Dieu, à laquelle il n’est licite de contredire. Même pour ce que là est contenue la règle parfaite de toute sagesse, nous croyons qu’il n’est licite d’y rien ajouter ne diminuer mais qu’il y faut acquiescer en tout et partout.

Article 2 : La trinité. Étant ainsi fondés nous croyons en un seul Dieu éternel, d’une essence spirituelle, infinie, incompréhensible et simple, toutefois en laquelle il y a trois personnes distinctes, le Père, sa Parole ou sa Sagesse, et son Esprit. Et combien que le nom de Dieu soit quelquefois attribué en particulier au Père d’autant qu’il est le principe et origine de sa Parole et de son Esprit, toutefois cela n’empêche point que le Fils n’ait en soi toute divinité en perfection, comme aussi le Saint-Esprit, d’autant que chacun a tellement ce qui lui est propre quant à la personne que l’essence unique n’est point divisée. Et en cela nous avons ce qui a été déterminé par les anciens conciles et détestons toutes sectes et hérésies qui ont été rejetées par les saints docteurs depuis saint Hilaire, Athanase, jusqu’à saint Ambroise et Cyrille.

Article 3 : Le Dieu créateur. Nous croyons aussi que Dieu par sa vertu, sagesse et bonté incompréhensibles, a créé toutes choses, non seulement le ciel, la terre et tout ce qui est contenu, mais aussi les esprits invisibles, desquels les uns sont déchus et trébuchés en perdition, les autres ont persisté en obéissance. Que les premiers s’étant corrompus en malice sont ennemis de tout bien, et par conséquent de toute l’Église. Les seconds, ayant été préservés par la grâce de Dieu, sont ministres pour glorifier son nom, et servir au salut de ses élus.

Article 4 : La Providence. Nous croyons que le même Dieu gouverne toutes créatures, et dispose et ordonne selon sa volonté tout ce qui advient au monde : non pas qu’il soit l’auteur du mal ou que la coulpe puisse lui en être imputée, vu que sa volonté est la règle souveraine et infaillible de toute droiture et équité, mais il a des moyens admirables de se servir tellement du mal et des méchants qu’il sait convertir en bien le mal qu’ils font et duquel ils sont coupables. Ainsi en confession que rien ne se fait sans la providence de Dieu, nous adorons en humilité les secrets qui nous sont cachés, sans nous enquérir par-dessus notre mesure, mais plutôt appliquons à notre usage ce qui nous en est montré en l’Écriture sainte, pour être en repos et sûreté, d’autant que Dieu, qui a toutes choses sujettes à soi,veille sur nous d’un soin paternel, tellement qu’il ne tombera point un cheveu de notre tête sans son vouloir ; et cependant, tient les diables et tous nos ennemis bridés, en sorte qu’ils ne peuvent nous faire aucune nuisance sans son congé.

STÈLE COMMÉMORATIVE DE MICHEL SERVET

En 1903, les Genevois ont dressé une stèle à l’emplacement du bûcher pour le 350ème anniversaire de la mort du martyr et ont fait graver « Fils respectueux et reconnaissant de Calvin, notre grand réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle, et fermement attachés à la liberté de conscience selon les vrais principes de la Réformateur et de l’Évangile, nous avons élevé ce monument expiatoire. »