8 juillet 2023
Alexandre Nanot

Le Graffiti d’Alexamenos

Le graffiti d’Alexamenos est un dessin découvert en 1856 dans le palais impérial de Rome. C’est en effectuant des fouilles archéologiques dans un bâtiment appelé domus Gelotiana, sur le versant sud-ouest du Palatin que  Raffaele Garrucci l’aurait trouvé.
L’intérêt de ce graffiti réside dans le fait qu’il pourrait être la plus ancienne représentation de la crucifixion de Jésus, mais aussi le plus ancien dessin de la croix comme symbole du christianisme, puisqu’il est daté de la période entre le Iᵉʳ siècle et le IIIe siècle. Mais l’intérêt est aussi la présence de cette tête d’âne du crucifié, relevant la présence toujours en cours d’un vieux mythe antisémite. Il est aujourd’hui exposé au musée du Palatin à Rome, en Italie.
Cette curieuse caricature représente un garçon en situation de prière, vraisemblablement devant un Christ en croix avec une tête d’âne.
À côté du personnage qui lève la main gauche, on peut y déchiffrer l’inscription suivante : Αλέξαμενος Céβετε Θεών « Alexamènos adore Dieu ». A droite, au-dessus de la croix, on distingue le signe Y. À l’évidence, il s’agit d’une moquerie faite à un chrétien. Moquerie à laquelle Alexamènos aurait répondu en écrivant dans une pièce voisine de la même maison : Alexamenos fidelis, « Alexamènos est fidèle ». Ce dessin peut nous permettre de comprendre les insultes et les moqueries auxquels les chrétiens avaient à faire face, les luttes qu’ils leur fallaient affronter même chez les enfants comme ceux qui furent probablement les auteurs de cette caricature. On peut imaginer la scène suivante : d’un côté des enfants païens qui se moquent de la foi de leur camarade devenu chrétien, tandis qu’un peu plus haut, le jeune chrétien, assume fièrement, sa foi, en réponse sur le mur.

Mais d’où vient donc cette fable qui laisserait entendre que les Juifs, puis les chrétiens adoreraient un âne ?

Cette accusation de l’adoration d’un dieu à tête d’âne a été portée dans l’Antiquité contre les juifs d’abord, ensuite envers les chrétiens, puis contre les gnostiques. Les juifs étaient accusés de vénérer dans leur temple un âne ou une tête d’âne ou encore un homme assis sur une tête d’âne. 

L’une des raisons nous est connue par Tacite (52-120).Il mentionne que cette dévotion a pour origine un épisode de l’histoire des Hébreux où un troupeau d’ânes vient en aide aux Hébreux assoiffés dans le désert, puis les guide vers un rocher situé à l’ombre d’une forêt. Là, à cet endroit, Moïse aurait trouvé une source abondante qui permit à son peuple d’étancher sa soif et de lui éviter une mort certaine.
Voici ses propos : « L’animal dont il s’agit ne peut être que l’âne. Tacite indique même la raison pour laquelle les Juifs vénèrent l’âne : pendant qu’ils traversaient le désert, dit-il, ils souffrirent énormément du manque d’eau. »
(Tacite, Histioriarum lib. V, 4)

Cette explication est reprise par Tertullien (160-220) dans son traité d’Apologétique, dont voici le passage en question :

XVI. « Quelques-uns d’entre vous ont rêvé que nous adorons une tête d’âne. Voici ce qui a fait soupçonner cela à Cornélius Tacite. Dans le cinquième livre de son histoire, racontant la guerre contre les Juifs, il remonte à la naissance de ce peuple. Après avoir parlé, à sa manière, de son origine, de son nom et de son culte, il rapporte que les Juifs, sortis, ou comme il le veut, bannis de l’Égypte, manquant d’eau dans les vastes déserts de l’Arabie, et épuisés de soif, ayant trouvé des sources par le moyen de quelques ânes qu’ils suivirent, imaginant que peut-être ils allaient boire, après avoir repu, adorèrent, en reconnaissance, l’image d’un animal semblable. 
C’est de là, je pense, que l’on a présumé que nous, dont la religion est voisine de celle des Juifs, nous adorions un pareil simulacre. Néanmoins, le même Cornélius Tacite, cette source de mensonges, raconte, dans la même histoire, que Cnéïus Pompée, après avoir pris Jérusalem, et s’être rendu à son temple, pour y connaître les mystères de la Religion Juive, n’y trouva aucune idole. Et, certes, si on y eût adoré quelque chose qui fût représentée par quelques images, on ne l’eût trouvée nulle part mieux que dans le sanctuaire : d’autant plus que cette idole, toute insensée qu’elle eût été, n’aurait pas eu à redouter des regards étrangers, car il n’était permis qu’aux prêtres d’entrer dans le sanctuaire, et un voile étendu en masquait la vue au peuple. Mais vous, vous ne nierez pas que vous n’adoriez toutes les bêtes de charge et les chevaux entiers avec leur Epone. Peut-être nous blâmez-vous de ce qu’au milieu des adorateurs de tous les animaux, nous nous contentons d’adorer les ânes. » (Tertullien, Apologétique – XVI)

Mais on la trouve également chez Plutarque (46-125), au début du IIe siècle, le philosophe grec écrit : « Les Juifs honorent l’âne qui leur a montré la fontaine. » Il reproduit les propos de Tacite, qui, dans son Histoire (lib. V), relate pour ainsi dire : « Rien n’était plus pénible aux Juifs dans le désert que le manque d’eau. Et nombreux étaient ceux qui, déjà tombés au sol, allaient périr, quand un troupeau d’ânes sauvages, après le gagnage, s’avança vers un rocher dissimulé par des arbres. Moïse, les ayant suivis, devina que sous le sol herbeux il y avait une grande source d’eau et la mit à découvert. Aussi, peu de temps après, une représentation de l’animal qui les avait sauvés dans leur détresse en les désaltérant, fut-elle placée dans le sanctuaire ».

Dans le Contre Apion, écrit vers 93 après J-C, l’historien Flavius Josèphe (38-100) riposte au grammairien grec du nom d’Apion, sur ses propos tenus à l’encontre des Juifs. Josèphe y défend notamment l’ancienneté du peuple d’Israël, lequel était remis en question par les historiens grecs.
Son ouvrage Contre Apion se compose de deux livres. Le premier comprend 35 chapitres et le deuxième en compte 41. C’est dans le livre II, au chapitre 7 que Josèphe va démentir cette fable dont voici le passage :

Livre II – 7 – Légende ridicule de la tête d’âne adorée dans le temple.

79 « J’admire aussi les écrivains qui lui ont fourni une telle matière, je parle de Posidonios et d’Apollonios Molon, qui nous font un crime de n’adorer pas les mêmes dieux que les autres peuples. D’autre part, quand ils mentent également et inventent des calomnies absurdes contre notre temple, ils ne se croient pas impies, alors que rien n’est plus honteux pour des hommes libres que de mentir de quelque façon que ce soit, et surtout au sujet d’un temple célèbre dans l’univers entier et puissant par une si grande sainteté.
80 Ce sanctuaire, Apion a osé dire que les Juifs y avaient placé une tête d’âne, qu’ils l’adoraient et la jugeaient digne d’un si grand culte ; il affirme que le fait fut dévoilé lors du pillage du temple par Antiochos Épiphane et qu’on découvrit cette tête d’âne faite d’or, et d’un prix considérable. –
81 A cela donc je réponds d’abord qu’en sa qualité d’Égyptien, même si chose pareille avait existé chez nous, Apion n’eût point dû nous le reprocher, car l’âne n’est pas plus vil que les furets (?), les boucs et les autres animaux qui ont chez eux rang de dieux.
82 Ensuite comment n’a-t-il pas compris que les faits le convainquent d’un incroyable mensonge ? En effet, nous avons toujours les mêmes lois, auxquelles nous sommes éternellement fidèles. Et, quand des malheurs divers ont fondu sur notre cité comme sur d’autres, quand [Antiochos] le Pieux, Pompée le Grand, Licinius Crassus et, en dernier lieu, Titus César triomphant de nous ont occupé le temple, ils n’y trouvèrent rien de semblable, mais un culte très pur au sujet duquel nous n’avons rien à cacher à des étrangers.
83 Mais qu’Antiochos (Épiphane) mit à sac le temple contre toute justice, qu’il y vint par besoin d’argent sans être ennemi déclaré, qu’il nous attaqua, nous ses alliés et ses amis, et qu’il ne trouva dans le temple rien de ridicule,
84 voilà ce que beaucoup d’historiens dignes de foi attestent également, Polybe de Mégalopolis, Strabon de Cappadoce, Nicolas de Damas, Timagène, les chronographes Castor et Apollodore ; tous disent que, à court de ressources, Antiochos viola les traités et pilla le temple des Juifs plein d’or et d’argent.
85 Voilà les témoignages qu’aurait dû considérer Apion s’il n’avait eu plutôt lui-même le cœur de l’âne et l’impudence du chien, qu’on a coutume d’adorer chez eux. Car son mensonge n’a pas même pu s’appuyer sur quelques raisonnements d’analogie (?)
86 En effet, les ânes, chez nous, n’obtiennent ni honneur ni puissance, comme chez les Égyptiens les crocodiles et les vipères, puisque ceux qui sont mordus par des vipères ou dévorés par des crocodiles passent à leurs yeux pour bienheureux et dignes de la divinité.
87 Mais les ânes sont chez nous, comme chez les autres gens sensés, employés à porter les fardeaux dont on les charge, et s’ils approchent des aires pour manger ou s’ils ne remplissent pas leur tâche, ils reçoivent force coups ; car ils servent aux travaux et à l’agriculture.
88 Ou bien donc Apion fut le plus maladroit des hommes à imaginer ses mensonges, ou, parti d’un fait, il n’a pas su en conclure justement (?), car aucune calomnie à notre adresse ne peut réussir. »

Minutius Félix, écrivain païen du IIe-IIIe siècle est moins affirmatif : « J’entends dire que les chrétiens, par une sottise qu’on ne peut expliquer, adoreraient la tête d’un âne, animal immonde. »

Saint Épiphane (310-403), parlant contre les Gnostiques, nous apprend que : « les uns, dit-on, représentent Dieu sous la forme d’un âne, les autres sous la figure d’un porc.» De là, il signale l’hérésie des gnostiques, adorant un dieu à tête d’âne, les rattachant ainsi au culte de Set-Typhon.


Conclusion

Un mensonge répété mille fois se transforme en vérité. Cette citation aurait soit-disant été prononcée par Joseph Goebbels, l’un des trois dirigeants les plus puissants et influents du régime nazi. On ne saurait dire si cette citation vient bien de lui, mais il exprime bien la manipulation intellectuelle que ce ministre chargé de la propagande a réussi à mettre en marche pendant la Seconde Guerre Mondiale à l’égard des Juifs.

Il n’y a qu’à voir certaines archives de l’exposition raciste et antisémite Le Juif et la France qui fut présentée du 5 septembre 1941 au 15 janvier 1942 à Paris. Le stéréotype du juif avare, voulant contrôler le monde, qui occupe les hautes fonctions de la République dans le but de prendre le pouvoir, en passant par le mythe du Juif errant. Ce juif au nez crochu, aux cheveux sales et oreilles décollées comme Gainsbourg en illustre le parfait modèle, lui le fils d’immigrants juifs ashkénazes. 

L’antisémitisme est un poison qui se répand depuis deux millénaires et dont il est très difficile d’éradiquer les effets. Le crime de Déicide et le crime rituel sont parmi les mythes les plus persistants dont on accuse les Juifs. Des expressions comme « sale juif » ou des préjugés antisémites tels « manger en juif », exprimant le fait de ne partager sa nourriture, s’entendent encore aujourd’hui. Elles se transmettent de génération en génération. Cela résume que, le fait de « coller une image » à quelqu’un ou à une ethnie, il est toujours dur de s’en débarrasser. C’était le travail des apologètes de leur temps, tels un Flavius Josèphe ou un Tertullien. Que se lève aujourd’hui d’autres défenseurs pour stopper le poison de la haine envers le peuple juif.

Dessin de René Bonnet

Grafite exposé au Musée du Palatin à Rome

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