Une certaine lecture de ce verset, prise dans certaines traductions, pourrait laisser comprendre que Jésus a aboli la cacherout (les lois alimentaires). À la question de savoir si Jésus a respecté toute la Torah durant sa vie ou bien s’il s’en est affranchi, il conviendra de bien lire et de connaître les Évangiles, mais aussi le contexte religieux du Iᵉʳ siècle pour comprendre les controverses qu’a Jésus avec les pharisiens. Si l’on ignore certaines de ces choses, on peut faire des conclusions trop hâtives et aller dans une interprétation des textes qui n’était pas l’intention de l’auteur. D’où la nécessité d’avoir une traduction la plus juste et qui ne cherche pas à interpréter le texte, mais cherche simplement à le traduire. Voyons le verset selon différentes traductions :
NFC 2019 : Par ces paroles, Jésus déclarait que tous les aliments sont purs.
FC 1982 : Par ces paroles, Jésus déclarait donc que tous les aliments peuvent être mangés.
TMN 2018 : Il indiquait ainsi que tous les aliments sont purs.
TOL: C’est ainsi que Jésus déclarait purs tous les aliments.
Peuples : Donc, pour Jésus, tous les aliments devenaient purs.
PDV : Par ces paroles, Jésus montre qu’on peut manger de tous les aliments.
PV : Il voulait dire par là que tous les aliments sont également purs.
Synodale 1921 : …mais passe dans le ventre et est rejeté dans quelque lieu secret : ainsi sont purifiés tous les aliments.
Rilliet 1885 : […] car cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, et de là va au retrait, lequel purifie tous les aliments.
Tresmontant : […] parce que cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre et puis, ensuite cela s’en va dans le lieu des excrétions – cela purifie tout ce que l’on a mangé.
Aujourd’hui, nous trouvons deux positions :
A. La position majoritaire : l’abrogation explicite de la cacherout pour l’Église
La grande majorité des exégètes, théologiens et pasteurs évangéliques classiques (qu’ils soient baptistes, réformés, pentecôtistes ou non-dénominationnels) considèrent que ce passage marque un tournant théologique majeur.
En effet, selon cette lecture, en prononçant cette parole sur la nature de ce qui souille l’homme (l’intérieur du cœur par opposition aux aliments extérieurs qui transitent par le corps), Jésus abolit de fait les distinctions entre aliments purs et impurs.
Cette interprétation est généralement mise en parallèle avec d’autres textes du Nouveau Testament perçus comme décisifs, tels que la vision de Pierre à Joppé dans Actes 10:15 ou les enseignements de Paul sur les viandes (Romains 14 ou 1 Timothée 4:4). Pour ce courant, la Nouvelle Alliance inaugure une liberté totale à l’égard de la cacherout, les lois alimentaires de l’Ancien Testament ayant eu une fonction pédagogique et séparatrice temporaire, accomplie et levée par le Christ.
B. La position minoritaire ou nuance « messianique /observant » au sein du mouvement évangélique
Une autre partie beaucoup plus restreinte, pour certains influencés par le judaïsme messianique ou bien par une sensibilité d’un retour aux « racines hébraïques », propose une lecture plus nuancée qui, selon cette perspective, souligne que le débat rapporté par Marc 7 ne porte pas sur l’abolition des lois alimentaires données par Moïse dans le Lévitique, mais exclusivement sur la condamnation des traditions orales pharisaïques relatives aux mains non lavées (le lavage rituel des mains avant le repas).
Pour les tenants de cette approche, la parenthèse finale (« déclarant ainsi purs tous les aliments ») s’appliquerait uniquement au fait de manger avec des mains « impures » ou « non lavées » selon la halakha pharisaïque, et non par une lecture qui laisserait entendre qu’à partir de ce moment, Jésus s’affranchit et affranchit les Juifs du code de la cacherout et qu’alors ils pouvaient consommer du porc ou d’autres animaux interdits par la Torah. Mais je ne le crois pas, car, comme le suggère le comportement de Pierre dans Actes 10:14, celui-ci aurait continué à observer les lois alimentaires lévitiques des années après la résurrection. On évalue qu’entre la résurrection et la conversion de Corneille, entre cinq et dix ans se sont écoulés. Ce qui montre bien que Pierre continuait de respecter la cacherout.
Incidence sur la traduction et choix herméneutiques
La leçon retenue pour le participe détermine le statut énonciatif de la fin du verset, et c’est là que réside toute la complexité de la traduction. Selon que vous choisissez telle ou telle option, le sens de la phrase n’est pas du tout le même, mais là encore, c’est un choix de traducteur.
- Option Alexandrine (καθαρίζων) : Le participe masculin est une incise rédactionnelle attribuée à l’évangéliste Marc qui commente la parole du Christ. La ponctuation critique met une virgule ou un point-virgule avant le participe pour isoler la remarque :
- Formule sous-entendue : [λέγων] καθαρίζων πάντα τὰ βρώματα (« [Il disait cela], déclarant purs tous les aliments »).
- Cette traduction, adoptée par la majorité des versions modernes (TOB, NBS, Bible de Jérusalem, PDV, NFC etc…), transforme une considération physiologique sur la digestion en une rupture théologique décisive : l’abolition des lois alimentaires (Lévitique 11).
- Option Byzantine / Occidentale (καθαρίζον / καθαρίζει) : La phrase décrit le processus naturel de digestion et d’excrétion. Ce n’est pas le Christ qui déclare les aliments purs, mais le corps humain qui, en rejetant les résidus dans la fosse d’aisance, débarrasse l’organisme de la nourriture :
- Traduction : « …puis s’en va dans les toilettes, purifiant ainsi tous les aliments (NTB) ».
- C’était la lecture sous-jacente au Textus Receptus et aux traductions Rilliet, Synodale, NEG, Oltramare, Sacy, Calame, Tresmontant, Ostervald, Martin, Lausanne.
Analyse différentielle entre Marc 7:1-13 et Matthieu 15:1-20
Matthieu et Marc évoquent le même incident mais Matthieu évite soigneusement l’incise “καθαρίζων πάντα τὰ βρώματα”. Il stoppe sa phrase après ἐκβάλλεται (« s’en va dans les toilettes »). Pourquoi ? Car Matthieu adresse son Évangile à une communauté judéo-chrétienne attachée à l’observance de la Torah. Il ne souhaite pas présenter Jésus comme un abrogateur des lois de la pureté rituelle (cf. Mt 5,17-19). Chez Matthieu, la controverse porte exclusivement sur la tradition des anciens concernant le lavage des mains, et non sur la validité des prescriptions alimentaires énoncées dans la Torah.
Alors que Marc, écrivant pour une communauté pagano-chrétienne (vraisemblablement à Rome), explicite la portée sotériologique et éthique de l’enseignement du Christ : la pureté relève de la conduite morale et des dispositions intérieures du cœur (ἐκ τῆς καρδίας, Mc 7:21), non cultuel.
Réception chez les Pères de l’Église
- Origène (Commentaire sur Matthieu 11.12) : Origène lit la leçon καθαρίζων. Il développe une exégèse christologique et spirituelle : c’est la Parole du Christ qui purifie la nourriture intellectuelle et matérielle. Il distingue la nourriture du corps qui passe dans le ventre d’avec la parole du Logos qui sanctifie le cœur.
- Jean Chrysostome (Homélies sur Matthieu 51.1) : Chrysostome commente le parallèle matthéen et réintroduit la logique corporelle. Bien que sa tradition textuelle (Byzantine) lise souvent le neutre καθαρίζον, il met l’accent sur la physiologie de la digestion pour souligner la vanité des scrupules pharisaïques : la nourriture ne fait que traverser le corps sans toucher l’âme.
- Grégoire de Nysse : Témoigne du texte syro-byzantin. L’insistance porte sur la nature physique de l’évacuation pour démontrer le caractère non spirituel de la souillure matérielle.
Quelques commentaires de Bibles d’étude
La NFC va jusqu’à donner une fausse direction en renvoyant le lecteur à lire le passage en parallèle : Actes 10:9-16 et la fameuse vision de la nappe.
John MacArthur commentera : « En bouleversant la traduction de la purification des mains, Jésus annulait de fait toutes les restrictions liées aux lois alimentaires.» Dans certains manuscrit, cette phrase correspond à un commentaire de Marc, qui peut être traduit : « Jésus déclarait ainsi purs tous les aliments ». Cela signifie que l’auteur considérait alors cet événement passé avec un certain recul, et il était sans doute influencé par la propre expérience de Pierre.
Note de l’abbé Chabot (Les saint Évangiles,1911 – Mame) : Cette phrase très obscure pourrait bien être une glose marginale, qui se serait introduite très anciennement dans le texte. Le but primitif de cette note était très probablement de dire que Jésus avait déclaré purs tous les aliments, et par là supprimer les distinctions établies par la loi mosaïque entre aliments purs et impurs.
Dans son commentaire sur l’Évangile de Marc, Jacques Hervieux va jusqu’à dire ceci : « On pourrait croire qu’avec la foule, puis ses disciples, Jésus a perdu de vue le conflit du départ qui l’opposait aux pharisiens. Il n’en est rien. Une courte phrase de Marc souligne parfaitement la leçon dominante des paroles du Maître (v. 19b). Le différend porte, avant tout, sur les règles alimentaires suivies par les Juifs fervents. Il y avait toute une gamme d’aliments qu’ils tenaient pour « impurs », interdits à la consommation (cf. Lv 11,1-30). Tout de go, Jésus déclare périmées ces traditions qui avaient pour effet de scinder la société en deux blocs manichéens : les bons et les mauvais. Il y avait d’un côté les gens « purs », les pharisiens (dont le nom signifie « les séparés ») et de l’autre les gens impurs, infréquentables : les pécheurs. Jésus vient établir une société ouverte. De la part de Dieu, il entre en communion avec tous ceux qui sont victimes de la discrimination sociale et religieuse entretenue par le parti des « purs et durs » : les pharisiens. Il prend ses repas avec les impurs, les exclus » (publicains, prostituées, soldats romains, etc.). C’est une nouveauté qui bouscule les fâcheux cloisonnements du temps.
C’est avec beaucoup d’à propos que Marc rapporte cette longue réplique de Jésus aux attaques pharisiennes. Le christianisme naissant s’est fortement heurté au problème de l’accueil des païens convertis. La pratique juive des repas, soumis aux règles de la pureté rituelle, empêchait la fréquentation des étrangers, même s’ils étaient devenus frères dans la foi. Nous avons un bon témoin de cette difficulté dans les rapports entre chrétiens d’origine juive et ceux d’origine païenne, dans Les Actes des Apôtres (10,1 à 11,18). On y voit Pierre en personne, le premier des apôtres, encore prisonnier des « tabous » alimentaires juifs dans sa rencontre avec le païen Corneille. C’est un fait, les judéo-chrétiens ont mis beaucoup de temps à se dégager des préjugés raciaux et religieux qui les fermaient à toute commensalité avec leurs frères d’origine païenne, la mission de la primitive Église s’en trouvait bloquée. La communauté chrétienne de Marc était sans doute confrontée à de semblables problèmes. Elle s’est souvenue de la mise au point faite par Jésus aux pharisiens. Ce récit fondait pour elle la pratique si critiquée de la table ouverte. »
La traduction des Évangiles par Joachim Elie et Patrick Calame d’après le texte araméen dit ceci : « Cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre. Et cela est rejeté par la digestion qui purifie toute la nourriture ». En note, ils indiquent que la version syriaque mentionne que la digestion sépare justement le pur de l’impur.
La version syriaque semble dire que la digestion permet de séparer le pur et l’impur dans l’aliment matériel. Les excréments ne sont que la partie impure qui est évacuée.
Conclusion
À mon sens, les deux traductions les plus problématiques sont : La Bible des peuples (2005) : « Donc, pour Jésus, tous les aliments devenaient purs » ; et la Parole de Vie (2000) : « Par ces paroles, Jésus montre qu’on peut manger de tous les aliments » parce qu’elles orientent le lecteur dans un sens unique.
La Bible des peuples nous laisse comprendre « que tous les aliments devenaient purs » ? Qu’est-ce à dire ? Une parole magique de Jésus rendait-elle à présent pure la consommation de tous les animaux ? La PDV nous dit que Jésus montre qu’on peut manger de tous les aliments . On l’imaginerait aisément se rendre en terre païenne et acheter du porc ou des crevettes, et montrer à ses disciples qu’on peut dorénavant manger de tout. Si Jésus n’avait pas respecté la Torah, il n’aurait jamais été crédible pour son peuple et jamais ceux qui allaient être ses disciples ne l’auraient suivi. Jésus, dans une lecture minutieuse, n’a transgressé aucun commandement, ni enfreint le shabbat. Jésus a respecté la Torah, ses disciples de même. Certains vont jusqu’à dire qu’il l’a toute accomplie afin que nous, païens, nous n’ayons plus à la respecter. Passons…
Paul dira une chose intéressante en 1 Corinthiens 7.17 : « Toutefois, que chacun continue de marcher selon ce que le Seigneur lui a donné en partage, selon que Dieu l’a appelé. C’est là ce que j’ordonne dans toutes les Églises. 18 Quelqu’un était-il circoncis quand il a été appelé ? Qu’il ne cherche pas à le cacher. Quelqu’un était-il incirconcis quand il a été appelé ? Qu’il ne se fasse pas circoncire. 19 La circoncision n’est rien et l’incirconcision n’est rien ; ce qui compte, c’est d’observer les commandements de Dieu. »20Que chacun demeure dans la condition où il était quand il a été appelé. »
Un juif reste juif, même en ayant reconnu Yeshoua comme son Messie, il ne cesse pas pour autant d’être juif. Il est libre de respecter la Torah sans mesure de supériorité par rapport à son frère “non-Juif devenu chrétien”. Le non-Juif devenu chrétien n’est pas tenu de respecter les œuvres de la Torah (la circoncision, les fêtes, le shabbat et la cacherout). Il est tenu de respecter ce que l’on appelle les 7 lois noachiques qui sont reprises dans Actes 15.
Nous voyons dans le Concile de Jérusalem (Actes 15:28-29), ce qui doit être observé par les non-Juifs : « Il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous de ne vous imposer aucune autre charge que ce qui est nécessaire, à savoir :que vous vous absteniez des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, d’animaux morts par suffocation et toute forme de pornéia, [et de ne pas faire aux autres ce que vous n’aimeriez pas qu’ils vous fassent]. »
Notons qu’il n’est pas prescrit aux non-Juifs de respecter le shabbat ni de lois alimentaires. Ceci dit, avec l’entrée des non-Juifs dans l’assemblée des croyants, ces règles alimentaires seront relativisées afin de permettre la communion fraternelle entre juifs et païens, autour d’un repas. C’est la position déficiente de Pierre que Paul lui reprochera (Galates 2:11-14).
Bien que cette parole de Marc 7:19 fut adressée à ses disciples en privé, les destinataires de l’Évangile de Marc étaient principalement des non-Juifs ou des Gentils, ce qui rend comme une mise au point faisant écho aux débats majeurs du christianisme primitif concernant la communion de table entre chrétiens d’origine juive et chrétiens d’origine païenne, telle qu’elle apparaît dans le récit de la vision de Pierre à Joppé (Actes 10:15 : « Ce que Dieu a purifié, toi, ne le déclare pas souillé ») ou les lettres de Paul (Galates 2:12 et Tite 1:15).
À présent, face aux sensibilités individuelles, que chacun agisse selon sa pleine conviction, mais par amour, et afin de ne pas heurter, ni d’être une occasion de chute, pour ceux dont les consciences sont plus faibles. Que chacun respecte son prochain, et que ces points-là ne soient pas une source de division. (Romains chap 14).



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