L’Épître aux Hébreux a son origine dans l’âge apostolique. Clément de Rome en cite des passages entiers et en paraphrase d’autres dans sa lettre aux Corinthiens, écrite en 96. Nous trouvons des traces probables de notre Épître chez Justin Martyr (mort en 165) et chez Théophile d’Antioche (vers 180). L’Église orientale n’a jamais eu de doutes sur le fait que Paul en soit l’auteur. Cela est soutenu notamment à Alexandrie par Pantène, Clément et Origène qui ont rattaché très tôt l’écrit à la tradition paulinienne. Néanmoins, l’Occident latin est resté longtemps réticent face à son style singulier et à son anonymat. L’attribution à Paul a fini par s’imposer aux IVᵉ et Vᵉ siècles, en particulier sous l’autorité de Jérôme et d’Augustin, ce qui a favorisé sa pleine reconnaissance canonique.
A. Sa place dans les Canons du Nouveau Testament
L’un des éléments qui laisserait penser que l’auteur aux Hébreux est Paul est sa place dans le canon du Nouveau Testament. Dans la majorité des Bibles imprimées modernes, elle est placée en appendice du corpus paulinien, immédiatement après Philémon et avant l’Épître de Jacques qui ouvre la série des Épîtres catholiques. L’Épître aux Hébreux est toujours après les treize lettres de Paul. N’étant pas signé de la main de Paul, comme on le trouve en introduction de ses autres lettres, on en déduit que Paul n’en est pas l’auteur et on la place ici avant les Épîtres générales. Cependant, le traducteur protestant David Martin (XVIIIe) y place en en-tête « Épître de saint Paul aux Hébreux ».
Mais qu’en est-il dans les plus anciens codex et papyrus ?
Dès les premiers témoins textuels conservés, comme le Papyrus 46 (𝔓46) daté des environs de 200 ap. J.-C.), l’Épître aux Hébreux est placée immédiatement après l’Épître aux Romains et avant la Première Épître aux Corinthiens.
L’ordre des écrits pauliniens conservés dans ce codex est le suivant :
- Romains
- Hébreux
- 1 Corinthiens
- 2 Corinthiens
- Éphésiens
- Galates
- Philippiens
- Colossiens
- 1 Thessaloniciens
Cette disposition reflète un principe de classement d’après la longueur décroissante des écrits: l’Épître aux Hébreux étant le deuxième texte le plus long du corpus après Romains, elle a été intercalée directement entre Romains et 1 Corinthiens. C’est le plus ancien témoin matériel conservé de l’intégration d’Hébreux au recueil des lettres pauliniennes.
Dans le codex Sinaiticus (א / 01) daté du milieu du IVᵉ siècle (généralement situé vers 330–360 ap. J.-C), l’Épître aux Hébreux s’insère directement entre 2 Thessaloniciens et 1 Timothée, au sein donc du corpus paulinien.
Dans le codex Vaticanus (B / 03), daté du IVᵉ siècle (généralement situé vers 325–350 ap. J.-C), l’Épître aux Hébreux suit également 2 Thessaloniciens. En raison de la détérioration de la fin du codex, le texte s’interrompt en Hébreux 9:14 (les Épîtres pastorales, Philémon et l’Apocalypse manquent dans la reliure originale). Le numéro de section saute de la fin de Galates au début d’Hébreux, puis continue d’Hébreux vers Éphésiens. Cela prouve que dans l’ancêtre textuel (l’archétype) copié par le Vaticanus, l’Épître aux Hébreux était initialement insérée entre l’Épître aux Galates et l’Épître aux Éphésiens, avant d’être déplacée après 2 Thessaloniciens lors de la confection du manuscrit.
Dans le codex Alexandrinus (A / 02) daté de la première moitié du Vᵉ siècle (généralement situé vers 400–450 ap. J.-C), l’ordre est identique : Hébreux figure entre 2 Thessaloniciens et 1 Timothée.
Enfin, pour le codex Ephraemi Rescriptus (C / 04) daté du Vᵉ siècle, l’Épître aux Hébreux est insérée au sein des lettres pauliniennes, immédiatement après 2 Thessaloniciens et avant 1 Timothée.
Les conciles d’Antioche (264), de Nicée (325) et de Laodicée (360) citent sans hésiter cette Épître comme un écrit de Paul. Ce n’est qu’au concile d’Hippone, en 393, sur l’autorité de saint Augustin, qui cédant lui-même, comme il l’affirme, à l’autorité des Églises d’Orient, que cette Épître fut introduite dans le canon, par cette formule : Épîtres de Paul, apôtre, treize, et une aux Hébreux. Le concile de Carthage, en 419, enregistre enfin, les Épîtres de Paul, quatorze en nombre, et dès lors l’Épître aux Hébreux est admise, mais non sans quelques doutes plus tardifs encore, par toute la chrétienté jusqu’au seizième siècle.
B. Mais qu’en est-il des Pères de l’Église ?
D’après Irénée de Lyon (130-200)
Dans son grand traité Contre les hérésies (Adversus Haereses), Irénée mobilise régulièrement les lettres pauliniennes en les nommant formellement (Romains, 1 et 2 Corinthiens, Galates, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, 1 et 2 Thessaloniciens, 1 et 2 Timothée, Tite). En revanche, lorsqu’il reprend des passages ou des formules de l’Épître aux Hébreux (comme les allusions à la création par le Verbe ou aux figures de foi de l’Ancien Testament), il le fait sans introduire le texte sous le patronage direct de Paul.
D’après Clément de Rome (♱ 100)
Eusèbe de Césarée – Histoire Ecclésiastique – Livre VI.14 : LES ÉCRITURES DONT IL A FAIT MENTION
« Dans les Hypotyposes, il fait, pour le dire brièvement, des exposés résumés de toute l’Écriture (néo) testamentaire, sans omettre celles qui sont controversées, je veux dire l’Épître de Jude et les autres Épîtres catholiques, et l’Épître de Barnabé et l’Apocalypse dite de Pierre. Il dit encore que l’Épître aux Hébreux est de Paul et qu’elle a été écrite aux Hébreux en langue hébraïque, mais que Luc, après l’avoir traduite avec soin, l’a éditée pour les Grecs ; c’est pourquoi on trouve la même apparence à la traduction de cette Épître et aux Actes. Elle ne porte pas l’inscription Paul apôtre, ainsi qu’il est naturel car, dit Clément, en l’adressant aux Hébreux qui avaient une prévention contre lui et qui le soupçonnaient, ce fut d’une manière très prudente qu’il ne les rebuta pas dès le début, en y mettant son nom. »
Donc, Clément lui-même estimait que Paul n’avait point signé sa lettre parce que les Juifs avaient des préjugés contre lui et qu’il leur était suspect. Pour expliquer le style particulier de l’Épître, Clément prétendait que Paul l’écrivit en hébreu et que Luc la traduisit à l’usage des Grecs.
D’après Origène
Eusèbe de Césarée – Histoire Ecclésiastique – Livre VI.25 : COMMENT IL FAIT MENTION DES ÉCRITURES CANONIQUES.
« Le caractère du style de l’Épître intitulée Aux Hébreux n’a pas la simplicité dans le discours de l’apôtre qui confesse être lui-même simple dans son langage, c’est-à-dire sa phrase, mais l’Épître est très grecque par la composition du style, et tout homme capable de juger les différences des styles le reconnaîtrait. D’ailleurs, que les idées de l’Épître sont admirables et ne sont pas inférieures à celles des lettres apostoliques incontestées, cela aussi, quiconque prête attention à la lecture des lettres des apôtres pourra convenir que c’est vrai. »
Après d’autres choses, il ajoute : « Pour moi, si je donnais mon avis, je dirais que les pensées sont de l’apôtre, mais que le style et la composition sont de quelqu’un qui rapporte la doctrine de l’apôtre, et pour ainsi dire d’un rédacteur et qui a écrit à son aise ce que son maître avait dit. Si donc une Église tient cette lettre pour l’œuvre de Paul, qu’elle soit félicitée même pour cela, car ce n’est pas par hasard que les anciens l’ont transmise comme étant de Paul. Mais qui a écrit la lettre ? Dieu seul sait la vérité. La tradition qui est venue jusqu’à nous parle de certains selon lesquels Clément, qui a été évêque de Rome, a écrit cette lettre, d’autres d’après lesquels, c’est Luc, l’auteur de l’Évangile et des Actes. Mais en voilà assez là-dessus. »
D’après Tertullien
Tertullien, mort vers 230, cite l’Épître aux Hébreux en l’attribuant à Barnabas (De pudicia. 20, traduit en français par De la pudicité ou La Pureté), mais cette Épître ne faisait pas partie du recueil des écrits canoniques en usage dans l’Église d’Afrique, car Cyprien nomme sept Églises auxquelles Paul a écrit ; il exclut donc les Hébreux.
D’après saint Jérôme
Le témoignage de saint Jérôme († 420) est particulièrement intéressant, parce qu’il montre qu’à la fin du IVᵉ siècle, la question de l’auteur de l’Épître aux Hébreux n’était pas considérée comme absolument tranchée, même si saint Jérôme reconnaissait largement l’Épître comme paulinienne dans l’Église.
Il faut distinguer ce que Jérôme rapporte et ce qu’il pense lui-même. Jérôme reconnaît que le style n’est pas celui de Paul. Dans De viris illustribus, au chapitre 5 consacré à l’apôtre Paul, Jérôme écrit à propos d’Hébreux : « L’Épître qui est intitulée Aux Hébreux n’est pas considérée comme étant de lui [Paul], à cause de la différence de style et de langage… »
Dans sa lettre à Dardanus (Epistula 129), Jérôme affirme que l’Épître aux Hébreux est reçue comme étant de Paul : « L’Épître qui est intitulée aux Hébreux est tenue pour celle de Paul, non seulement par les Églises d’Orient, mais par tous les écrivains ecclésiastiques qui, depuis le commencement, ont écrit en grec », tout en ajoutant cependant que beaucoup l’attribuent à Barnabé ou à Clément. Enfin, Jérôme combattant les doutes que les chrétiens d’Occident persistaient à avoir au sujet de notre Épître, écrivait : Il faut dire aux nôtres que cette Épître adressée aux Hébreux est reçue comme un écrit de l’apôtre Paul, non seulement par les Églises d’Orient, mais par tous les écrivains ecclésiastiques de langue grecque, en remontant les âges. Et dans un autre passage encore, le même Jérôme parle de notre Épître comme d’un livre que tous les Grecs reçoivent.
Néanmoins, saint Jérôme envisage même une solution intermédiaire : Le passage le plus intéressant de De viris illustribus est peut-être celui où Jérôme rapporte l’idée suivante : Paul aurait pu être à l’origine du contenu, mais quelqu’un d’autre aurait donné à l’Épître sa forme grecque. Il reprend ainsi ce que pensaient peu ou prou Clément de Rome et Origène et que saint Thomas d’Aquin confirmera.
Effectivement, dans son introduction à l’Épître aux Hébreux, le grand docteur de l’Église catholique saint Thomas d’Aquin affirme que Luc aurait traduit l’Épître en excellent grec. Le concile de Trente avait statué sur l’autorité de cette épître et reconnu qu’elle fut de Paul.
D’après Luther
Luther en est venu à considérer que l’Épître aux Hébreux n’était pas de Paul, ni d’un autre apôtre. Il avançait notamment l’argument d’Hébreux 2.3 : l’auteur dit que le salut « nous a été confirmé par ceux qui l’ont entendu », ce qui semble le placer parmi la deuxième génération de chrétiens, alors que Paul affirme ailleurs avoir reçu son Évangile directement par révélation. Quant à l’identité de l’auteur, Luther a proposé Apollos, personnage d’Actes 18.24, « homme éloquent et versé dans les Écritures ». Cette identification restait toutefois, de son propre aveu, une conjecture.
Dans sa Bible de 1522, Luther a d’ailleurs placé Hébreux à la fin du Nouveau Testament, avec Jacques, Jude et l’Apocalypse, parmi les livres dont le statut avait fait l’objet de débats. Mais Luther, après avoir déduit ses raisons contre l’authenticité, et avoir émis le premier la remarquable hypothèse que l’Épître a pu être rédigée par Apollos, ajoute : « Peu nous importe s’il n’a pas, le premier, posé le fondement, comme il nous l’apprend lui-même (6.1), il a bâti dessus de l’or, de l’argent, des pierres précieuses ; c’est pourquoi, s’il y mêle peut-être du bois, de la paille, du chaume, cela ne nous empêche pas de recevoir en tout honneur son excellente doctrine, sans pourtant l’égaler en tout aux Épîtres apostoliques. Peu nous importe de ne pas savoir qui a écrit l’Épître, nous nous contentons de la doctrine que l’auteur fonde constamment sur l’Écriture. » (Œuvres, Walch, XIV, p. 146 et suiv.)
Notons que Mélanchton partageait l’opinion de son ami.
D’après Calvin
Calvin est également opposé à la paternité paulinienne, et son argumentation est assez nette. Dans son commentaire sur l’Épître aux Hébreux, il écrit en substance qu’il ne trouve aucune raison convaincante d’attribuer la lettre à Paul. Il relève notamment le style et la manière d’enseigner, qu’il juge trop différents de ceux de Paul ; surtout qu’Hébreux 2:3 semble présenter l’auteur comme quelqu’un qui a reçu le message chrétien de ceux qui l’avaient entendu, ce qui ne correspond pas à la manière dont Paul présente son propre apostolat ; l’allusion à l’enseignement/catéchèse en Hébreux 6 lui paraît par ailleurs difficile à concilier avec l’époque de Paul.
Calvin ne tranche cependant pas en faveur d’un auteur précis. Il mentionne Paul, Luc, Barnabas et Clément, puis explique qu’il ne voit pas de raison suffisante pour identifier l’auteur. Il dit donc, en pratique, que l’auteur humain nous est inconnu. Pour lui, même si nous ne savons pas qui a écrit Hébreux, cela n’empêche nullement de la reconnaître comme Écriture inspirée et comme écrit apostolique dans son autorité et sa doctrine.
Calvin s’exprime ainsi dans sa préface à l’Épître : « Or, quant à moi, je la reçois sans difficulté aucune entre les Épîtres apostoliques, et ne doute point que cela ne soit advenu par une ruse de Satan, quand il s’est trouvé jadis des gens qui ont voulu retrancher cette Épître du nombre des livres authentiques… Au reste, de savoir qui l’a composée, il ne s’en faut pas soucier grandement… De ma part, je ne puis croire que saint Paul en soit auteur… »
Théodore de Bèze, fidèle successeur de Jean Calvin termine ainsi sa première note sur l’Épître aux Hébreux : « Que les jugements des hommes restent libres ici ; seulement, convenons tous de ceci, que cette Épître a été véritablement dictée par le Saint-Esprit, et conservée à l’Église comme un trésor inappréciable : aucune certainement n’a montré d’une manière plus divine, ni avec plus d’art, l’analogie des institutions anciennes et de la vérité spirituelle ; nulle n’a exposé plus largement l’office de notre Médiateur. Elle est écrite enfin avec une méthode si excellente, si exacte, qu’à moins de la supposer écrite par Apollos, à peine un autre peut-il en être l’auteur que Paul lui-même. »
C. Hormis Paul, quels autres candidats ont été proposés ?
1. Ceux qui proposent Barnabas, comme l’a fait Tertullien, font remarquer qu’il était un lévite de Chypre (Ac 4:36) et donc un membre du parti helléniste de l’Église de Jérusalem. Sur cette base, on avance l’idée qu’il pourrait avoir partagé le point de vue critique d’Étienne à propos du Temple (Ac 7:48-50). Il fut un temps un proche collaborateur de Paul (Ac 9:27 ; 11:30 ; 13:1-14), et puisqu’il est appelé vios ларакλñoɛwç (huios paraklèseôs, « fils d’encouragement », Ac 4:36), il paraît logique qu’il puisse écrire τὸν λόγον τῆς παρακλήσεως (ton logon tes parakle seôs, une « parole d’encouragement » Hé 13:22, NBS.
Mais le mot лαpákλnous (paraklèsis, « encouragement » ou « exhortation ») est suffisamment courant dans le Nouveau Testament pour qu’on ne puisse en limiter le rapport à une seule personne. L’Épître aux Hébreux est moins opposée au Temple qu’intéressée par la démonstration de l’obsolescence de principe du culte biblique (qui fut lié au tabernacle, avant le Temple). Barnabas étant un Juif hellénistique, il est au moins potentiellement qualifié pour écrire un livre chrétien si profondément imprégné de la LXX, mais cela ne suffit certainement
pas à en faire l’auteur de l’Épître.
2. Luther suggère Apollos. Apollos est décrit comme un àvno λóyios (anèr logios, « homme éloquent »), « versé dans les Écritures » (Ac 18:24). Il est natif d’Alexandrie, et de nombreux
commentateurs ont perçu divers rapports entre l’Épître aux Hébreux et les écrits de Philon d’Alexandrie. Si l’on en juge par la correspondance corinthienne (en particulier 1 Co 1:4), il était lié d’une manière ou d’une autre à la mission paulinienne. Mais même si la suggestion de Luther relève d’une brillante supposition, l’insuffisance des données ne permet aucune démonstration. De plus, beaucoup notent que, malgré le vocabulaire commun de l’Épître aux Hébreux et de Philon, les éléments fondamentaux de sa pensée sont très éloignés du néoplatonisme et du stoïcisme sur lesquels s’appuie en grande partie l’œuvre de Philon. Certes, Apollos pourrait avoir transformé les catégories que lui avait transmises son éducation au moment où il avait approfondi sa connaissance de la voie chrétienne. Mais cela revient à empiler spéculation sur spéculation.
3. Depuis l’époque du théologien protestant Adolf von Harnack (1900), plusieurs théologiens ont attribué le livre à Priscille, peut-être secondée par son mari, Aquilas. Cela pourrait expliquer le passage du « nous » au « je » (le « nous » est plus fréquent). Ils étaient suffisamment informés pour avoir entrepris la formation d’Apollos (Ac 18:26), et devaient connaître Timothée (voir Hé 13:23) puisqu’ils travaillaient alors, comme eux, avec Paul, à Corinthe et à Éphèse (Ac 18.5 ; 19:22 ; 1 Co 16:10, 19). La disparition du nom de l’auteur pourrait alors être expliquée par les tendances antiféministes de l’Église. Cependant, une fois encore, cette thèse n’a guère d’appui. Mais surtout, elle semble devoir être éliminée par le verbe διηγούμενον conjugué à la forme du participe présent, masculin singulier qu’utilise l’auteur à son propre propos en Hb 11:32. Un détail qui écarte donc l’éventualité d’une auteure de cette lettre.
4. On pourrait opposer les mêmes objections aux théories qui proposent Silas, Timothée, Épaphras, Aristion, qui semble être le presbytre dont Papias fait mention, d’autres encore le diacre Philippe, Jude ou Marie la mère de Jésus. Il est préférable d’admettre notre ignorance. Nous ne savons pas qui a écrit la lettre ; les premiers lecteurs le savaient très certainement. Selon toute probabilité, l’auteur était un Juif hellénistique devenu chrétien, un croyant de seconde génération (Hé 2:3). Il était imprégné de la Septante (aucune de ses nombreuses citations de l’Ancien Testament ne dépend de l’hébreu) et, si l’on en juge par l’excellence de son vocabulaire et de son style grec, avait bénéficié d’une bonne instruction.
Les quatre propositions sont majoritairement tirées de l’Introduction au Nouveau Testament de D. Carson – Éditions Excelsis.
D. Les indices internes et les mentions finales en faveur de Paul.
Plusieurs éléments du texte, particulièrement dans la conclusion du chapitre 13, ont été mis en avant pour soutenir un cadre paulinien :
- La mention de Timothée : Le dernier chapitre de l’Épître s’achève sur une note personnelle mentionnant la libération de Timothée : « Sachez que notre frère Timothée a été relâché… » (Hébreux 13:23). Timothée étant le compagnon de route privilégié et le « fils spirituel » de Paul, cette mention a souvent été perçue comme une signature indirecte ou l’indice d’un cercle paulinien actif.
- La situation d’emprisonnement et les salutations : Les demandes de prière de l’auteur, sa condition de captivité ou d’éloignement (Hébreux 13:18-19) et la salutation finale transmise par « ceux d’Italie » (Hébreux 13:24) rappellent les circonstances des captivités romaines de Paul. Certains manuscrits byzantins portent une note finale : πρὸς Ἑβραίους αὕτη ἐπιστολὴ ἐγράφη Ἑβραϊστὶ ἀπὸ Ἰταλίας διὰ Τιμοθέου τοῦ ἀποστόλου τοῦ καὶ εἰς αὐτοὺς πεμφθέντος διὰ τοῦ μακαρίου Παύλου ἵν’ αὐτοὺς διορθώσηται – « Cette épître aux Hébreux a été écrite en hébreu depuis l’Italie par l’intermédiaire de l’apôtre Timothée, celui-là même qui leur a été envoyé par le bienheureux Paul afin de les redresser. » Bien que très tardifs, il faut garder beaucoup de réserve quant à ces notes finales.
- La formule de bénédiction finale : La formule de clôture « Que la grâce soit avec vous tous » (Hébreux 13:25) correspond à la signature habituelle présente à la fin des lettres authentifiées de Paul (cf. 2 Thessaloniciens 3:17-18).
E. Les arguments théologiques en faveur de Paul
La centralité du Christ et de la foi : L’Épître développe des thèmes chers à Paul, tels que la supériorité de la foi sur les œuvres de la Loi, la justification et la portée universelle du sacrifice du Christ.
L’articulation des deux Alliances : Le passage de la Première Alliance (associée aux ombres et à la loi de Moïse) à la Nouvelle Alliance (fondée sur le sang du Christ) reflète directement la dialectique théologique que l’on trouve dans les Épîtres reconnues de Paul (notamment dans les Galates et aux Romains).
Des citations vétéro-testamentaires communes : l’utilisation conjointe de certains passages de l’Ancien Testament (comme le Psaume 110 ou la citation d’Habacuc « le juste vivra par la foi ») rapproche fortement la structure argumentative d’Hébreux de celle des lettres pauliniennes.
F. Autres détails dans le texte grec
Dans la traduction du Nouveau Testament NTB, lorsque je travaillais sur l’Épître aux Hébreux, j’ai été interpellé par les mots ou verbes qui n’étaient présents que sous la plume de Luc, dans son Évangile et dans le Livre des Actes. Effectuant des recherches, j’ai constaté que 53 mots étaient communs à Luc-Actes-Hébreux comme mentionnés dans les travaux de Westcott. Parmi celles-ci, deux expressions les plus intéressantes sont :
καίτοι : Hébreux 4:3 ; Actes 14:17
Westcott relève surtout κατάπαυσις / καταπαύω : le nom et le verbe sont employés dans le Nouveau Testament essentiellement dans Actes 7.49 et avec une fréquence très importante dans l’Épître aux Hébreux : huit fois.
L’Épître aux Hébreux est un texte dont le grec est très travaillé et les Actes rédigés par Luc sont également reconnus pour leur vocabulaire particulièrement riche et leur style relativement littéraire.
G. Datation
La limite supérieure est fixée par l’utilisation manifeste de l’Épître par Clément de Rome dans sa Première Épître aux Corinthiens (rédigée vers 95–96 ap. J.-C), ce qui atteste que le texte circulait déjà et bénéficiait d’une grande autorité à la fin du Iᵉʳ siècle.
1. Les arguments en faveur d’une rédaction avant 70 ap. J.-C
Une grande partie des commentateurs privilégie une datation antérieure à la destruction de Jérusalem et de son sanctuaire (vers 65–70 ap. J.-C), en s’appuyant sur les éléments suivants :
- L’activité sacrificielle décrite au présent : L’auteur décrit le culte sacerdotal, les sacrifices lévitiques et le service du Tabernacle comme des réalités encore en exercice au moment où il écrit.
- Le silence sur la ruine du Temple : Alors que l’argumentation théologique cherche précisément à démontrer la caducité de l’ancienne économie sacrificielle au profit du sacrifice unique du Christ, l’auteur ne mentionne jamais la destruction du Temple de Jérusalem survenue en 70 ap. J.-C, événement qui aurait pourtant constitué une preuve historique majeure à l’appui de sa thèse.
2. Les indices générationnels et contextuels (après 60–65 ap. J.-C)
- Une communauté de seconde génération : L’auteur et ses lecteurs appartiennent à une génération qui a reçu la prédication chrétienne de seconde main, transmise par les témoins oculaires du ministère de Jésus.
- L’expérience des persécutions : Les destinataires ont déjà traversé des périodes d’épreuves et de spoliations et sont appelés à persévérer face au découragement ou au risque de régression.
L’hypothèse dominante place donc la composition de l’Épître peu avant la chute de Jérusalem, dans les années 65–70 ap. J.-C, même si certains critiques étendent la possibilité jusqu’aux années 80 ou 90 ap. J.-C. Paul étant mort martyr en 67, peut-être pouvons-nous fixer une rédaction comprise entre 60 et 66. Eugène de Génoude, à la suite de l’Église catholique va jusqu’à penser qu’elle fut écrite en l’an 62 vers la fin de la première captivité de Paul à Rome.
H. Conclusion
Alors, pour ce qui est de l’auteur de l’Épître aux Hébreux et parmi les candidats énoncés à savoir Paul, Barnabas, Clément de Rome, Apollos, Silas, Timothée, Épaphras, le diacre Philippe, Priscille, Jude ou Marie la mère de Jésus, nous pouvons d’office, selon la thèse présentée par Carson, écarter Priscilla et Marie la mère de Jésus. La contribution de Luther de proposer Apollos peut paraître convaincante, néanmoins j’aurais tendance à privilégier ce que rapporte Clément de Rome qui, lui-même, dira à ce sujet et d’après l’analyse du texte grec, que « l’Épître aux Hébreux est de Paul et qu’elle a été écrite aux Hébreux en langue hébraïque, mais que Luc, après l’avoir traduite avec soin, l’a éditée pour les Grecs. » Mais pour rester prudent, nous reprenons les propos d’Origène qui déjà de son temps disait : « Mais qui a écrit la lettre ? Dieu seul le sait en vérité. »



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