Marie Durand est une personnalité emblématique parmi les figures du protestantisme du XVIIIème siècle. Elle est née le 15 juillet 1711 et mourut à l’âge de 65 ans en juillet 1776 dans sa maison au Bouschet-de-Pranles (Ardèche). A 19 ans, elle est emprisonnée à Aigues-Mortes dans la tour de Constance, une tour située dans l’angle des remparts. Elle y restera prisonnière du 25 août 1730 au 14 avril 1768, soit après 38 années de captivité.

Marie est la fille d’ Étienne Durand, greffier consulaire, et de Claudine Gamonet. Sa famille a dû adopter la religion catholique, mais elle conserve toutefois une foi réformée et leurs enfants ont reçu une éducation religieuse protestante. Le frère de Marie, Pierre Durand (1700-1732) est connu pour avoir été un des « pasteurs au désert », après s’être formé aux études de théologie à Genève. Elle est baptisée le 17 juillet 1711, deux jours après sa naissance. L’acte de baptême figure sur le régistre paroissial de l’église catholique de Pranles, ceci dans le but de lui assurer une existence légale. Son parrain sera son frère Pierre Durand.

Pour bien comprendre les raisons de l’emprisonnement de Marie Durand et de son frère Pierre, il faut nous replacer dans le contexte historique. Nous sommes le 18 octobre 1685, Louis XIV, alors roi de France, vient de signer l’édit de Fontainebleau. Cet édit révoque l’édit de Nantes par lequel Henri IV, en 1598, avait autorisé une certaine liberté de culte aux protestants dans le royaume. L’édit de Fontainebleau de 1685, connu sous le nom de « révocation de l’édit de Nantes », consistera donc à interdire le culte et tout rassemblement protestant en France. Ceux qui seront surpris devront soit abjurer, soit être condamné aux galères pour les hommes, au couvent pour les enfants et la prison pour les femmes.

Dans la maison familiale des Durand se trouvait une cachette dans laquelle on pouvait se dissimuler lorsque les soldats arrivaient ainsi que la cache pour une bible de petit format. Presque toutes les maisons protestantes étaient aménagées ainsi. Tout cela peut se visiter au Musée du Désert à Mialet dans le Gard.

Pierre et Marie Durand sont de foi protestante et il n’est pas question pour eux de renier quoi que ce soit. Leur foi est solidement ancrée dans les Saintes Écritures, discipline qu’ils doivent à leurs parents et qui sera un solide fondement d’espérance pour Marie pendant ses 38 ans d’enfermement. Pour exercer le culte, les protestants devront se cacher.

En 1715, une petite assemblée se tient dans la maison de Claudine Gamonet, une voisine. Pierre Durand et son ami Pierre Rouvier y participent. Un jour, l’assemblée est dénoncée. La maman de Marie, Claudine, est arrêtée sur le champ. On aura plus aucune nouvelle d’elle. Dès lors, Pierre part en Suisse pour étudier et se former en tant que pasteur. Étienne restera seul avec Marie qui n’a que 4 ans. La fillette va grandir auprès de lui. De 1715 à 1725,  soit pendant près de 10 ans, il va lui lire et lui faire lire et apprendre la Bible et ainsi l’éduquer et lui inculquer ses convictions, celles de la foi protestante. 

En 1729, Étienne Durand est arrêté et prisonnier au fort de Brescou au large d’Agde. Il y restera pas moins de 14 ans. À sa sortie en 1743, Marie est enfermée depuis déjà 13 ans dans la Tour de Constance. Ils ne se reverront jamais.

1730. Ce sera au cours d’une réunion illicite que Pierre Durand sera arrêté et emprisonné alors qu’il est âgé de 30 ans. Deux ans plus tard, il sera pendu  le 22 avril 1732 sur l’Esplanade de Montpellier. 

Maintenant, Marie reste seule, après sa mère, puis son père, la voilà privée de son frère. Elle ne va pas tarder à se fiancer avec Mathieu Serres de Saint-Pierreville, mais elle écrit à son père pour lui demander son approbation. Il répond en donnant cet accord. La première lettre n’arrive pas, il en envoie deux autres. Les fiancés passent alors un contrat de mariage chez le notaire Boursarie, un cousin, contrat qui sera enregistré le 1er mai 1730.

A peine marié, le jeune couple est arrêté en juillet 1730 en pleine assemblée clandestine. Quel sort s’acharne sur cette Marie Durand, qui après toutes ses épreuves a dû se forger un fort caractère. Sur lettre de cachet, donc sans jugement, Mathieu Serres est condamné à la réclusion perpétuelle et va rejoindre son beau-père au fort de Brescou, il y restera 20 ans. Marie, après quelques jours à la prison de Beauregard, une petite commune près de Saint-Péray, est conduite à la tour de Constance à Aigues-Mortes et là, elle y restera comme on le sait 38 ans.

Extrait d’une lettre envoyée par Étienne Durand et Mathieu Serres à Marie Durand le 17 septembre :

« …mon enfant, je vous écris quelques mots pour vous prier de ne vous chagriner en rien, que ce soit au contraire de vous réjouir au Seigneur par des prières, par des psaumes et des cantiques à toute heure et à tous moments et par ce moyen, le Seigneur vous donnera la force de supporter toutes les afflictions…« 

Étienne, son père donne en exemple le courage de Pierre, cite les prisonnières qu’il connaît, les assure de ses amitiés et de ses prières et donne des nouvelles de son gendre. Mathieu, l’époux de Marie ajoute une lettre touchante par l’affection qu’il témoigne :

« Ma très chère mie, je vous écris ces lignes pour vous assurer de mes respects et pour vous témoigner l’extrême regret de notre séparation et éloignement, dont j’avais perdu l’usage du boire et du manger, que je n’aurais jamais recouvré si mon cher beau-père prétendu ne m’eût rassuré par sa chère présence, par ses conseils et par l’espérance d’une prompte réunion… » 

Les années de captivité (1730-1768)

Ceux qui ont visité la salle dans la Tour de Constance peuvent s’imaginer l’environnement où elle passa toutes ces années. On s’imagine le vent froid de l’hiver et la promiscuité. Il y a une terrasse attenant à la salle et quelquefois, l’on permettait aux prisonnières de venir respirer l’air pur. Beaucoup de captives mourront dans la Tour de Constance emportées par la maladie, les fièvres, les privations et le chagrin. 

Benjamin Du Plan sollicitait sans cesse, décrivant la ville d’Aigues-Mortes : « si malsaine que la plupart des habitants y portent le deuil », et la tour, humide, froide et obscure toute l’année, où les captives étaient toujours malades. « Malgré toutes ces misères, écrivait-il, il y a, quelques-unes [des prisonnières] qui subsistent dans cet horrible séjour depuis dix, quinze, vingt ans, soit par la force de leur tempérament, soit que Dieu ait voulu les conserver pour être des exemples vivants aux autres, de piété, de vertu et de constance« .

En 1760, Marie Durand se met à écrire son testament. On sait d’autre part qu’en 1767, selon les registres du commandant Gauthier de Terreneuve, il restait 11 prisonnières dans la tour.

L’inscription “REGISTER” gravée sur la margelle du puits de la prison, est d’ordinaire attribuée sans vraie certitude à Marie, mais ce simple mot exprime tout un symbole de l’attitude de Marie Durand qui, tout au long de sa captivité, refuse d’abjurer sa foi, encourage ses compagnes de captivité et écrit de nombreuses lettres, suppliques ou remerciements, à ceux qui envoyaient des secours, au pasteur nîmois Paul Rabaut chargé de s’occuper des prisonnières et à sa nièce, Anne, fille de son frère Pierre, réfugiée à Genève.

La fin de la captivité

En janvier 1767, le prince de Beauvau, gouverneur du Languedoc, visite la tour après que M. de Canetta, lieutenant du roi à Aigues-Mortes, l’y a invité. Il est révolté par le sort des femmes encore emprisonnées et demande leur libération. Un ministre de Louis XV tente de s’y opposer, Beauvau met sa démission dans la balance. Quatorze femmes sont libérées, dont une certaine Marie Robert qui, elle, y sera restée 41 ans. Marie Durand sera libérée le 14 avril 1768. Elle est parmi les dernières à être libérée et ce ne sera que le 26 décembre 1768 que les deux dernières prisonnières goûteront à la liberté. A sa libération, Marie est dans le dépouillement le plus total, perclue de rhumatismes. Elle ne retournera dans sa maison natale au Bouschet-de-Pranles qu’au début juillet 1776, cette maison où ne reste que le souvenir de sa mère et de son père et celui de Pierre. Elle mourra 8 ans plus tard, prématurément vieillie par la captivité.

Marie Durand est l’emblème même de la résistance. Résister pour ses convictions. Ce simple mot gravé dans la pierre l’exprime avec force. Malgré les persécutions et les privations, résister et persévérer.

Pour terminer, voici un extrait d’un chant composé par Rolf Schneider :

Pendant 40 ans, tu es restée fidèle à ton premier appel
Marie Durand est entrée dans l’histoire,
Sa foi, son courage ont marqué les mémoires
Elle est devenue le symbole du combat
pour ceux qui suivent ses pas…
(Rolf Schneider – Trace, Visa 1993)


FDC 1968 – Bicentenaire de la libération des prisonnières huguenotes

FDC 1968 – Bicentenaire de la libération des prisonnières huguenotes