par le Pasteur Jean-Marc Thobois
Janvier 1983 – Magazine Expérience n°49
« O Timothée garde soigneusement ce qui t’a été confié » disait Paul à son disciple. « Car dans les derniers temps plusieurs abandonneront la saine doctrine ». Si de tout temps depuis l’époque de Paul, de nombreuses tentatives furent faites pour battre en brèche l’autorité de l’Écriture Sainte, notre époque connaît dans ce domaine un assaut sans précédent. En réalité, l’essentiel des problèmes de l’Église du XXe siècle vient du discrédit jeté sur l’Écriture Sainte, sur son autorité et sur son inspiration. Il s’agit d’un débat qui a débuté à la fin du siècle dernier à l’intérieur du protestantisme, provoquant un clivage entre « évangéliques » et « libéraux ». À la fin de notre siècle, force nous est de constater que dans les faits, un grand nombre d’églises évangéliques qui continuent à professer l’inerrance et l’inspiration de l’Écriture n’accordent plus à celle-ci l’autorité qu’elle revendique. C’est qu’un travail de sape sournois est en cours contre la clé de voûte du christianisme : toucher à l’autorité de l’Écriture, c’est ouvrir la porte à tous les errements. C’est donc d’abord là qu’il convient de résister.
Quelques exemples
Ouvrons un catalogue publié par une maison d’édition chrétienne connue. Voici quelques titres : « S’aimer soi-même », « recettes de bonheur pour un foyer heureux », « Devenez la personne que vous rêvez d’être ». « L’homme total », « La femme totale », « Comment avoir l’abondance ? », « Vie comblée » etc… Rien n’indique que nous ayons affaire à des livres chrétiens, même si peut-être – ce que j’ignore – le contenu est plus profond que le titre ne le laisse supposer, on croirait qu’il s’agit de livres à succès qui font fureur un peu partout aujourd’hui. Il faut arriver à la troisième page du catalogue pour trouver le mot Dieu. Qu’y a-t-il derrière ces « techniques », ces recettes » ? Des philosophies typiquement païennes !
Une publicité reçue à la rédaction propose : « Trois jours d’animation à ne pas manquer, le festival 83 avec films vidéo, mimes, théâtre, activités artistiques, musique ». On chercherait vainement sur quels fondements bibliques reposent de tels festivals, d’ailleurs pour beaucoup la question ne se pose même pas. La légitimité de semblables « activités chrétiennes » leur semble aller de soi ! Ce n’est plus la Bible qui fait référence mais ce qui se fait dans le monde. Autres exemples, une paraphrase d’ 1 Corinthiens 13, voici ce que nous lisons : « Même si je parlais les langages les plus modernes, les plus merveilleux, comme les langages politiques, ceux de la philosophie ou des ordinateurs etc…» et plus loin nous lisons : «… même l’Évangile sera périmé un jour…», «… dans ces temps de lutte, nous pouvons recevoir une foi démythisée…».
Un autre évangile
Le lecteur aura du mal à reconnaître le texte d’ 1 Corinthiens 13, c’est en effet un autre évangile. Pourquoi en arrive-t-on là ? Parce que nous vivons dans un siècle où toutes les certitudes sont remises en question. Pour reprendre la parole du psalmiste : les fondements sont ébranlés. Les découvertes de la science ont pour bien des gens remis en question les affirmations essentielles de la Bible : la création de l’homme etc…
D’abord vigoureusement combattu par les chrétiens fidèles, l’état d’esprit qui anime ces philosophies païennes gagne peu à peu des secteurs toujours plus grands du monde chrétien, avec certes des nuances, mais avec des conséquences bien fâcheuses. Il s’agit de l’idée que, depuis l’époque biblique, le monde a bien changé, notamment le monde moderne, qu’il n’est plus possible d’envisager les choses de Dieu comme on le faisait autrefois, et surtout qu’on ne peut plus proclamer l’Évangile de la même manière. On constate qu’un certain nombre d’éléments du message chrétien « ne passent plus » dans le monde d’aujourd’hui ; l’Église de la fin du XXe siècle a l’impression d’être prise dans une évolution inéluctable à laquelle il faut qu’elle s’adapte sous peine de mort.
Seul l’instant présent compte
Cette évolution, c’est d’abord la sécularisation de la société, qui fait qu’en dehors de la « sacristie » l’homme moderne apprend à se passer de Dieu dans tous les domaines de sa vie. Le monde moderne offre à l’homme du XXe siècle un certain nombre d’éléments qui remplacent Dieu : la science pour expliquer d’où il vient, le matérialisme, l’argent et la jouissance pour atteindre dans ce monde-ci le paradis promis, l’état providence pour répondre à ses besoins etc. Autrement dit, le monde moderne offre à l’homme du XXe siècle des idoles qui ont cet avantage d’être concrètes, visibles et palpables (ce qui est le propre des idoles par rapport au vrai Dieu) et d’avoir une « utilité » immédiate : pas question ici d’attendre un hypothétique avènement du Royaume de Dieu, pas question d’un bonheur dans l’au-delà : les idoles modernes promettent le bonheur ici et maintenant, ou tout au moins dans un avenir raisonnablement prévisible. On comprend que, face à des promesses si séduisantes, le message de la Bible ait de plus en plus de mal à se faire entendre !
Ce que vous proposez pour l’au-delà ne nous intéresse pas », dit le païen au chrétien, qu’avez-vous à nous proposer pour aujourd’hui ? Et le chrétien n’ose plus répondre « la croix ! », Mieux ! lui-même se demande si après tout la croix est encore indispensable, s’il ne serait pas possible d’obtenir la vie éternelle dans l’au-delà et en même temps de profiter de cette vie-ci. D’où l’élaboration de théologies qui vont avoir pour but de concilier ces inconciliables : Évangile de l’abondance, du succès, de la réussite. Dans une revue évangélique, je lisais récemment cette réflexion : « Jésus-Christ n’est pas venu seulement pour que nous soyons sauvés » comme certains le prétendent, « mais pour que nous ayons la vie en abondance ».
Cette affirmation mérite quelques réflexions. D’abord, on fait du texte de Jean 10 une lecture « orientée », la vie en abondance que Jésus promet à ses brebis devient la vie matérielle, sociale, les affaires, la santé, etc… dans ce monde-ci d’abord, la vie dans l’au-delà devenant un élément secondaire. Enfin le mot «sauvé » entre guillemets laisse sous-entendre que la prédication évangélique du salut par le sang de Jésus Christ pourrait bien être une vision erronée des choses. Que dire alors ? Que nous avons affaire comme le dit saint Paul à un autre évangile » d’où la croix est évacuée. « Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse, nous, nous prêchons Christ crucifié, folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs mais puissance de Dieu ». Aujourd’hui le scandale de la croix effraie.
« La grâce à bon marché »
Alors des sophismes viennent permettre au chrétien moderne de désobéir à la Parole de Dieu tout en lui donnant l’impression d’être fidèle. Ainsi certains prédicateurs affirment : il faut être positifs, ne pas prêcher de manière négative ! Ce qui permet d’évacuer de la prédication la dénonciation du péché, le rappel des exigences de Dieu, l’annonce du jugement, la nécessité de se repentir, de mettre sa vie en règle avec Dieu et de se sanctifier. Que reste-t-il ? La prédication de la « grâce à bon marché » dont parlait Dietrich Bonhoeffer, de « l’amour de Dieu », de l’abondance, de la liberté-licence et de « l’épanouissement de la personne humaine ». Comment ne se rend-on pas compte alors qu’on ne fait que plagier ce qui se dit dans le monde ? Ce que proclament les idéologies païennes qui nient l’existence du péché, qui rejettent toute contrainte, tout « tabou » comme aliénant et s’opposant à la libération de l’homme. Dieu n’est plus alors le Dieu de la Bible mais une des idoles modernes. L’Église moderne ne redoute plus qu’un seul péché : « celui du légalisme » : entendez par là, le fait de rappeler que l’Évangile a des aspects contraignants. Nous arrivons dans ce temps dont parle Paul à Timothée « où les hommes ne pourront plus supporter la saine doctrine, ils détourneront l’oreille de la vérité et se tourneront vers des fables après s’être donné une foule de docteurs selon leur cœur ». Il n’y a plus de Vérité, mais des vérités partielles et limitées, relatives à une période donnée ou à un environnement culturel donné. C’est ainsi qu’on en vient à considérer la Bible non plus comme parole inspirée divinement, qui transcende les temps et les lieux, (« la terre et le ciel passeront » disait Jésus « mais mes paroles ne passeront pas ») mais comme des éléments de vérité élaborés dans un contexte historique et culturel donné, donc relatifs, qu’on ne peut pas transposer dans notre époque sans une critique sérieuse et sans une réinterprétation à la lumière des données nouvelles de notre temps. D’autant que notre monde est en « progrès », c’est une notion que nous avons héritée des philosophies des lumières du XVIIIe siècle. Ce qui signifie que nous comprenons mieux toutes choses que nos devanciers grâce aux découvertes de la science, aux recherches philosophiques et théologiques et aux progrès de la conscience morale de l’humanité en marche vers des lendemains qui chantent. Nous comprenons mieux les choses que ne le faisaient les hommes de la Bible, les prophètes etc… On tient pour acquis que si Isaïe, Jésus ou Paul revenaient aujourd’hui sur terre, ils ne parleraient plus comme ils l’ont fait en leur temps non seulement quant à la forme mais surtout quant au fond. Ceci nous ramène au vieux débat de la Genèse : « Dieu a-t-il réellement dit ? » Certes, c’est écrit, mais est-ce bien ce que Dieu dirait s’il parlait aujourd’hui ? Alors on élabore des « lectures plurielles » de l’Écriture, qui en théorie ne remettent rien en question mais en pratique n’ont d’autre but que de permettre à l’homme de désobéir à cette parole à laquelle il dit adhérer, la conscience en repos. Même dans les milieux évangéliques cette doctrine a cours, d’abord sur des détails : place, rôle, tenue de la femme dans l’église, puis petit à petit sur des choses plus graves (divorce etc…). Qu’y a-t-il là-dessous, une meilleure compréhension de l’Écriture ? Non ! en réalité, il y a un conditionnement du peuple de Dieu par l’esprit du monde !
Accommoder l’Évangile avec les idéologies du temps
Darwin, Freud et Marx en démythologisant l’Évangile sont devenus pour certains de véritables prophètes modernes. En fait, nous voyons qu’à toutes les époques l’Église a été tentée d’accommoder l’Évangile à la pensée du temps. Mais que dès les origines les apôtres ont vigoureusement lutté pour que jamais l’Évangile ne soit assimilé à une philosophie, produit d’une culture. L’Évangile est inaccommodable, il transcende toutes les pensées humaines. N’est-ce pas déjà là le péché d’Israël en Canaan quand il se tournait vers les Baals tout en continuant à adorer le Seigneur à l’époque d’Elie ? Au Mont Carmel ce dernier s’emploie à secouer les illusions. À l’époque des pères apostoliques, c’est la philosophie grecque qui est la pensée dominante : ils ont tenté alors d’accommoder l’Évangile avec cette philosophie et ce sera l’Église du Moyen Âge avec tous ses excès dont nous souffrons encore, puis ce sera le Christianisme et l’humanisme, le Christianisme et le rationalisme du XVIIIe, puis le Christianisme et le positivisme du XIXe, comme si le Christianisme n’avait rien d’original à dire ! À chaque époque, l’idéologie dominante fournit au Christianisme une grille de lecture qui fait que ce dernier change de physionomie chaque fois qu’une nouvelle idéologie apparait. Mais déjà à Corinthe Paul était contraint de lutter contre cette tentation de plusieurs de réduire l’Évangile à un sous-produit de la philosophie de Platon ! De même à Colosses ! Ainsi au cours des siècles, de compromission en compromission, l’Évangile se trouve réduit à une caricature du message prêché par Jésus et les apôtres, mais c’est aujourd’hui que la mesure atteint son comble ! Ce syncrétisme avec les idoles du monde apparaît à beaucoup comme un trait de sagesse remarquable. Enfin, on peut être chrétien sans se marginaliser. On peut être dans le monde sans être du monde. Comprenez, on peut être comme les gens du monde, vivre comme eux, penser comme eux, tout en ayant la foi en Jésus-Christ.
Ce qui est en jeu face à cet abandon
Absolument tout est en jeu. Car l’Évangile est un tout. Il y a incompatibilité entre la pensée de Dieu et la pensée du monde, entre la sagesse de Dieu et celle de l’homme. Les raisonnements humains et l’intellectualisme conduisent à des errements. La conséquence, c’est la perte de la foi dans un Dieu vivant et fidèle auquel la Bible rend témoignage. Chez de nombreux chrétiens et pasteurs, la « croyance » a remplacé la foi. Quand il n’y a plus de foi confiante en Dieu, il y a affaiblissement de la vie spirituelle, la prière devient formaliste et sans a vie, parce qu’on n’y croit plus. Parfois, on l’abandonne sans autre forme de procès, il n’y a plus de communion avec Dieu, plus d’annonce claire de l’Évangile, plus de réponses nettes aux questions fondamentales de la vie humaine, plus de réponse face à l’au-delà, à la souffrance etc…
Par contre, il y a illusion. Chez le peuple de Dieu se produit alors la situation décrite dans la lettre à l’Église de Laodicée : « Tu passes pour être vivant et tu es mort, tu dis je me suis enrichi, je n’ai besoin de rien et tu ne sais pas que tu es pauvre, misérable aveugle et nu ». C’est la définition même de l’état de tiédeur spirituelle qui inspire au Seigneur un dégoût tel qu’il affirme : « Je te vomirai de ma bouche ». L’abandon du message biblique au profit des philosophies christianisées de ce monde conduit en outre le peuple de Dieu à partager la superficialité qui est la marque de notre siècle. Comme Laodicée tout est dans l’apparence tandis que la réalité est autre. « Ils ont, dit Paul, l’apparence de la piété mais renient ce qui en fait la force », ou encore le peuple ayant abandonné le solide fondement de la Parole se trouve « emporté à tous vents de doctrines par la tromperie des hommes, par la ruse, par les moyens de séduction » (oh ! combien nombreux en ce siècle !). C’est l’autodestruction de l’Église qui ne peut que « montrer » alors, elle devient l’église-spectacle que nous dénoncions dans un récent numéro.
Le sel qui perd sa saveur
Nous sommes à l’époque où le conflit s’exaspère : nombreux sont ceux qui cessent de résister parce qu’ils cèdent à la facilité qui, elle aussi, est une des idoles de ce temps, ou à la lâcheté ou au conformisme. Quoi qu’il en soit, grande est devant Dieu, la responsabilité de ces chrétiens.
« Le sel qui a perdu sa saveur » dit Jésus « est tout juste bon à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes ». C’est le sort qui attend l’église apostate qui voit se retourner contre elle les hommes qu’elle cherchait à séduire et qu’en fait elle trompait. Mais il faut aussi compter avec le jugement de Dieu ; l’Église n’est plus la sentinelle qui avertit le méchant de la part de Dieu, et comme au prophète Ézéchiel, Dieu dit : « Je te redemanderai le sang du méchant que tu n’as pas averti ». Quelle responsabilité que de dire paix, paix, quand il n’y a pas de paix !
Le réveil : la réponse de Dieu
Face à de semblables périodes d’apostasie, la réponse de Dieu a toujours été le réveil. Or, la marque de tout réveil authentique, c’est qu’il retrouve l’autorité de l’Écriture Sainte. Depuis Luther jusqu’à nos jours, il en a toujours été ainsi. À cette condition seule, le réveil peut avoir un impact. Lorsque l’Écriture cesse d’être souveraine, le réveil cesse. Le réveil, c’est le surgissement de Dieu dans la vie d’un peuple ou d’un homme attiédi. L’inattendu qui conduit à la « métanoia » ; un changement de cœur et de mentalité tel, qu’on voit alors les choses autrement : non plus intellectuellement à la manière de l’homme, mais selon la vision de Dieu. Alors les choses d’en-haut jusqu’alors obscures s’illuminent à la lumière de l’Écriture Sainte. C’est le résultat de la rencontre avec Dieu. Une telle rencontre conduira toujours dans la redécouverte de l’autorité de l’Écriture Dieu apparait alors comme celui qui parle dans la Bible, le Christ comme la parole vivante faite chair et révélée qui ne change pas et l’ensemble se trouve éclairé et actualisé par le Saint-Esprit. Cette révélation est toujours conforme à la Parole qui alors prend vie dans mon aujourd’hui comme elle l’a fait hier pour les hommes du passé qui l’ont reçue. Alors peut avoir lieu le vrai « tout à tous », la Parole devient réponse aux questions de l’homme d’aujourd’hui mais le scandale de la croix n’est pas évacué : « vous avez reçu cette Parole telle qu’elle est réellement » dit Paul aux Thessaloniciens « c’est-à-dire Parole de Dieu ».
Alors une vision prophétique est donnée sur notre temps par le Saint-Esprit qui conduit à rompre les alliances avec les faux dieux et à « ôter les dieux étrangers qui sont au milieu de nous ».
Résister au mensonge qui jette le discrédit sur la Bible, voilà l’essentiel du combat du chrétien aujourd’hui, car de cette fidélité première dépendent toutes les autres.
Résister aux voix des sirènes de ce monde et pour cela sortir du camp pour aller dans le désert rencontrer Dieu face à face. Renoncer à soi-même, au mensonge qui consiste à penser que la Bible nous permet de vivre selon la manière des païens tout en nous assurant la vie éternelle. « Celui qui aime sa vie la perdra » dit Jésus « mais celui qui hait sa vie la sauvera ». Tout autre message ne peut que nous éloigner du solide fondement qu’est la Parole de Dieu.



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