5 octobre 2026
Alexandre Nanot

Un regard juif sur le Nouveau Testament

Interview réalisé par le Pasteur Jean-Marc Thobois
Janvier 1998 – Magazine Expérience n° 109

David Flusser est professeur honoraire à l’Université Hébraïque de Jérusalem où il a été titulaire de la chaire de religions comparées et du Nouveau Testament. Érudit hors pair, il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels on note une biographie de Jésus, de nombreuses monographies sur les origines du christianisme et du Nouveau Testament.
David Flusser a aussi été membre fondateur de l’École de Jérusalem pour l’étude des évangiles synoptiques. Mondialement connu, il a voyagé dans le monde entier, participant à de nombreux colloques judéo-chrétiens où il s’efforçait de mettre en lumière les racines juives de la foi chrétienne et du Nouveau Testament.
Bien que très âgé, il nous a reçus très aimablement pour s’entretenir avec nous de l’inspiration du Nouveau Testament.

Comment les Juifs considèrent-ils l’inspiration des Écritures et Jésus particulièrement ?

« Pour Jésus, l’Ancien Testament était sa Bible. Il la citait fréquemment, comme on le faisait de son temps. En effet, le Nouveau Testament n’existait pas encore parce que lui, Jésus, était l’objet même des Évangiles.
Dans l’Église primitive, il en allait de même, et ce, jusqu’au IIᵉ siècle. La Bible de l’Église primitive était l’Ancien Testament. Mais on avait déjà les Épîtres de saint Paul. Et même quand le Nouveau Testament a été formé, l’Église primitive a toujours continué à lire l’Ancien. À l’époque de Jésus, non seulement on croyait que le texte de l’Ancien Testament était totalement inspiré, mais on en a scruté les moindres aspects, pour y trouver une vérité sous-jacente au texte. C’est aussi ce que fait Jésus, qui cite l’Ancien Testament, pour en déduire beaucoup de choses qui ne sont pas directement dans le texte. Par exemple, la fameuse « règle d’or » : « Aime ton prochain comme toi-même » a été comprise par Jésus en ces termes : « Aime aussi ton ennemi, qui est aussi ton prochain ». L’hébreu emploie le mot  Reiah  : celui qui est proche de toi, ton parent, ton frère. Chez les sages juifs, il y avait déjà une interprétation plus large de ce texte, mais c’est Jésus qui a passé la frontière et qui a osé appliquer, aussi, cette expression à l’ennemi. C’est quelque chose qu’il a déduit de l’Ancien Testament duquel il a donné une interprétation « hardie » et même révolutionnaire pour les Juifs de son temps. À partir de là, il a tiré des conséquences différentes de ce qu’on avait conclu jusqu’à ce jour quant au comportement face à l’ennemi et face à chaque être humain. C’était une interprétation nouvelle d’un texte ancien. Mais il a eu l’audace d’aller au-delà de toutes les interprétations en cours de son temps.
Même chose en ce qui concerne le talion. Là où il est dit « œil pour œil, dent pour dent » (Matthieu 5:38), il a compris «  si quelqu’un te demande ton œil, donne-lui l’autre, si quelqu’un te donne un coup, tu devrais lui tendre l’autre joue » . C’est ce que l’on appelle le midrash.
La Bible est douée d’une telle densité, qu’on peut toujours en tirer des choses nouvelles et la comprendre d’une manière toujours plus profonde. C’est ce qu’on pensait au temps de Jésus et ce que Jésus pensait lui-même. »

Il considérait donc la Bible comme la Parole même de Dieu ?

« Oui, bien sûr ! Il dit que l’explication de la Torah qu’il apporte, est la bonne, car il ne vient pas abolir ou contredire la Torah, donc en donner une interprétation fausse, mais l’établir, c’est-à-dire en donner l’explication exacte. Il trouve son enseignement contenu dans la Torah elle-même.
Le mot grec  Nomos  (loi) est une traduction inexacte du mot  Torah . Il faudrait comprendre le texte de Matthieu 5 en ces termes : « Il n’est pas venu pour abolir le vrai sens de la Torah, mais pour le mettre en lumière. » C’est aussi ce que saint Paul dit en Romains 3.31 : « Abolissons-nous la Torah ? Au contraire, nous la confirmons. »
Ainsi, saint Paul affirme qu’il déduit son évangile de la Torah elle-même et que cet évangile y est contenu tout entier. L’évangile consiste à comprendre correctement l’Ancien Testament, grâce à la révélation de Jésus, à la lumière de ce qu’il a été.
Jésus et Paul viennent rendre au mot Torah son sens original qui n’est pas seulement celui de « Loi », afin que les Juifs ne pensent pas qu’ils voulaient détruire le Judaïsme.
Je préfère parler de Torah que de Loi, parce que si je dis « loi », on comprend qu’il s’agit d’un ensemble de choses à faire. Alors, dans certains milieux chrétiens, on dit que Jésus a été le seul qui a vraiment vécu la Loi et que les autres sont donc dispensés de le faire, c’est une aberration.
Dans le sermon sur la montagne, Jésus commente la deuxième table relative aux devoirs envers le prochain et il commence à expliquer les deux premiers commandements. Ainsi, si on hait, on est déjà sur le chemin qui mène au meurtre, même chose, en ce qui concerne l’adultère. On trouve déjà ce thème dans une source juive, sous-jacente à la Didaché, où il est dit « Ne sois pas coléreux, car la colère conduit au meurtre. Mon enfant ne t’abandonne pas à la convoitise, car elle conduit à l’adultère. » Cela se trouve dans un écrit juif. J’ai écrit un livre là-dessus, il y a trente ans. Ainsi, il y a une force édifiante dans l’exégèse de Jésus. En Luc 24, Jésus, après la résurrection, explique ce qui devait lui arriver à partir de ce que Moïse a écrit, de ce qu’on trouve dans les prophètes et dans les psaumes. Déjà de son temps, les psaumes étaient compris comme prophéties.
Un des drames du monde chrétien, c’est qu’on ne tient pas assez compte des enseignements de Jésus et quand il s’élève contre ce que pensent les chrétiens, on ne veut pas se remettre en question, à la lumière de son enseignement. On ne le recherche pas comme une personne vivante, car c’est beaucoup plus facile de le considérer comme un mythe que comme une personne vivante et de prétendre que ses paroles, on ne peut les connaître exactement, et que ce qui est contenu dans les évangiles, c’est en fait, la foi de l’Église primitive qu’on peut donc relativiser. Ainsi, on ne croit pas que les paroles du Nouveau Testament aient été dites par lui. Pourtant, quand Jésus est ressuscité, il a mangé avec ses disciples, ce n’était pas un esprit, une idée.
Cette approche de l’Évangile comme témoignage de la foi de l’Église primitive, fait qu’on ne perçoit pas ce qui est vraiment révolutionnaire chez Jésus. Autre difficulté, c’est que Jésus n’est pas venu détruire le Judaïsme, mais par l’interprétation qu’il a donnée de la Bible juive, il a fondé une morale et ça, une morale, on n’en veut pas ! C’est très désagréable de se représenter Jésus comme fondateur d’une morale !
Je me souviens de m’être entretenu, ici même, avec trois jeunes gens étudiants dans un institut biblique et je leur ai dit que l’approche éthique et morale de Jésus était révolutionnaire. Alors une jeune fille m’a rétorqué : « En fait, la morale de Jésus laisse chacun libre de faire ce qu’il veut dans le domaine de la sexualité.»
Je lui ai dit : « Si c’est ainsi, alors Jésus n’a plus rien d’original, il ne fait que rejoindre la morale des païens de son temps. »
Mais toute la morale, l’éthique de Jésus était révolutionnaire parce que vivifiée par l’Esprit de Dieu, pour aller plus loin que la lettre et l’acte extérieur, pour rejoindre l’intention et le cœur et cela, c’est très désagréable pour beaucoup.
Autre aspect fort désagréable, c’est qu’il déduisait cette morale de l’Ancien Testament lui-même. Alors, on ne peut pas dire qu’il est plus libéral que la morale de l’Ancien Testament et cela gêne beaucoup de monde et pas seulement la jeune fille, dont je parlais tout à l’heure ! 
Bien sûr, vous le savez, vous Protestants qui avez souffert après l’abolition de l’Édit de Nantes (1685); vos ancêtres ont souffert des mains de Madame de Maintenon, petite-fille d’Agrippa d’Aubigné, parce qu’ils avaient eu foi dans les évangiles et croyaient que c’étaient vraiment les paroles de Jésus. Il y a en fait peu de gens capables de souffrir de cette manière ! Et cela, je pense que c’est une chose que beaucoup de Juifs peuvent comprendre. Vous, vos ancêtres, savaient donc combien les paroles de Jésus étaient subversives et révolutionnaires. Aujourd’hui, j’ai la possibilité de dire ce que je pense ; aussi personne ne devrait plus me reprocher d’être un élément subversif si je déclare accepter l’éthique de Jésus et pourtant, c’est ce qui se passe !
Mais il y a une force structurante dans l’exégèse de Jésus, celle qu’il donne de la Torah de l’Ancien Testament. Il fait la même chose pour les prophéties dont il donne le vrai sens. Jésus n’a pas développé une théologie qui avait pour but de rendre la vie plus facile aux hommes. Il a aussi commenté les psaumes. On trouve cela dans les manuscrits de la mer Morte qui considèrent les psaumes comme des textes prophétiques. C’est aussi ce que nous voyons en Luc 24, passage où Jésus explique ce qui le concerne, et ce, à partir de la Torah, des prophètes et des psaumes. »

Comment Jésus comprenait-il l’inspiration du Saint-Esprit dans les Écritures ?

« Je n’ai pas à l’esprit un texte spécial où il en parle, mais je suis certain que Jésus a bien sûr considéré l’Ancien Testament comme inspiré. Il a dit à ses disciples que, de la même manière, le Saint-Esprit parlerait par leur bouche. L’Évangile nous dit qu’il a reçu le Saint-Esprit à son baptême.
Saint Augustin, à ce sujet, a dit une chose intéressante, il a dit que l’incarnation a eu lieu parce qu’il fallait que les hommes apprennent à connaître Dieu par la bouche d’un autre homme. Il a écrit cela dans sa « Doctrina Christiana« , je trouve qu’il avait raison. C’est aussi pour cela que saint Paul développe toute une théologie sur la nature du péché et de la grâce.
Jésus a donné des règles pratiques de conduite et n’a pas beaucoup fait de théologie, à l’inverse de Paul. C’est aussi pour cela que Jésus n’a pas beaucoup développé la question de l’inspiration verbale de l’Écriture. Mais naturellement, il croyait que l’Ancien Testament était inspiré. »

Et les Apôtres ?

« Les Apôtres croyaient ce que Jésus croyait. Ils ont eux-mêmes reçu le Saint-Esprit, pour être auprès des autres, les avocats de Jésus. Ils ont donc été eux-mêmes au bénéfice de l’inspiration. C’est la signification du mot grec  Paraclet, avocat. C’est surtout Paul qui a joué ce rôle. Il est donc clair que Jésus et les apôtres croyaient que le Saint-Esprit pouvait inspirer des hommes, pour qu’ils communiquent à d’autres les paroles mêmes de Dieu. »

Comment l’Église primitive voyait-elle l’inspiration ?

«  Paul, lui par contre, a beaucoup parlé du Saint-Esprit. Ainsi, il a développé la théologie du péché et de la grâce. Jean aussi accordait une grande importance au Saint-Esprit dans son Évangile car, avant la parousie, le rôle du Saint-Esprit sera essentiel sur terre. En l’absence de Jésus, ce sera le Saint-Esprit, le Paraclet qui sera présent. Le Paraclet, c’est l’avocat, c’est Jésus lui-même qui le dit. Ceux qui ont écrit ces choses, n’ont pas toujours compris la portée de leurs paroles, car écrivant par le Saint-Esprit, ils écrivaient pour que les autres puissent comprendre, là aussi, par le Saint-Esprit.
Maintenant, votre question sur l’église des commencements. Comme aujourd’hui, elle a considéré que l’Ancien Testament était la base même de sa foi ! Comme pour les Juifs en fait.
Pour les Juifs, l’Ancien Testament, c’est très important; on l’enseigne à l’école. C’est la base de leur foi jusqu’à aujourd’hui. Le problème, c’est que le Judaïsme a bloqué son exégèse et l’a empêchée de se développer comme elle aurait dû, sur la question du Messie, car on le sait, les Juifs n’acceptent pas Jésus, parce que les chrétiens les accusent de l’avoir tué. Mais pour les chrétiens aussi, l’exégèse biblique est arrivée à un blocage.
Dans un livre que j’ai écrit sur Jésus, celui qui a fait la préface a écrit ceci :  «  Comment l’auteur (moi) a-t-il pu apprendre à lire le Nouveau Testament et à aimer Jésus ? » Cette remarque m’a causé bien des désagréments, car certains ont cru que j’étais devenu chrétien. Comment j’ai appris à aimer Jésus ? Je vais vous le dire. Ce qui m’a aidé à surmonter la réticence de tout Juif à ce sujet, c’est quand j’ai compris que j’avais affaire à un Juif et qu’on ne pouvait pas vraiment comprendre les évangiles si on oubliait cela ! Actuellement, je suis en contact avec les frères moraves et je me passionne pour leur histoire.»

Que pensez-vous de l’exégèse chrétienne moderne ?

« En ce qui concerne le Nouveau Testament, j’estime que c’est une catastrophe ! » J’ai écrit un livre pour démontrer que, contrairement aux affirmations de bien des exégètes chrétiens, on peut écrire une biographie de Jésus et j’ai toujours lutté pour démontrer que le Nouveau Testament était fiable historiquement. C’est d’ailleurs beaucoup plus facile à démontrer que pour l’Ancien, bien que là aussi, par rapport à l’Ancien Testament, j’estime que l’exégèse moderne est complètement stupide.
On m’a dernièrement fait parvenir une nouvelle encyclopédie de l’exégèse de l’Ancien Testament. Je l’ai ouverte au hasard et suis tombé sur ce qui concernait le prophète Jérémie, pour y apprendre qu’on ne pouvait pratiquement rien savoir de lui. Or ici, à Jérusalem, on a trouvé, il y a quelques années, un sceau appartenant à Baruch, son secrétaire !
De qui se moque-t-on ?
Si je crois à l’historicité du Nouveau Testament, ce n’est pas seulement parce que j’adhère à l’enseignement de Jésus. Mais, intellectuellement, même si j’avais rejeté son enseignement, j’aurais été obligé de croire à l’historicité des évangiles, cela je tiens à le dire. Je connais l’hébreu, le grec et le latin et à partir de là, j’ai passé de nombreuses années de ma vie à étudier le Nouveau Testament, depuis le temps où j’étais étudiant à l’Université de Prague, et bien que je croie que le Pentateuque a été donné à Moïse, je conçois que certains puissent le mettre en doute, mais pour ce qui est du Nouveau Testament, pour moi, il n’y a aucun doute possible, surtout en ce qui concerne les évangiles. J’ai beaucoup lu le Nouveau Testament, en grec, au début, alors que je ne connaissais pas encore l’hébreu.
Je conçois que l’on cherche à mettre en évidence des sources dans les évangiles, mais non pour chercher à détruire l’historicité des évangiles, comme on le fait trop souvent. Or si on connaît bien l’hébreu et l’araméen, il est facile de voir ce qui s’est passé pour le Nouveau Testament. Naturellement, il y a des questions qui restent pour l’heure sans solution, mais ce n’est pas une raison pour tout rejeter. Dans l’Ancien Testament aussi, il y a des questions non résolues, mais ce que je peux dire, c’est que les problèmes de l’Ancien Testament sont beaucoup plus difficiles que ceux du Nouveau, parce que le Nouveau Testament est beaucoup plus proche de nous dans le temps. En outre, il relate des événements qui ont eu lieu seulement quelques décennies auparavant. De sorte que tout ce que je peux dire, c’est que si les chrétiens étaient un peu plus chrétiens, peut-être que les Juifs pourraient l’être un peu plus aussi ! »

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