14 décembre 2023
Alexandre Nanot

Genèse 2.21 : La côte ou le côté ?

À mon ami et frère Bruno

NFC : Alors le Seigneur Dieu fit tomber l’homme dans un profond sommeil.
Il lui prit un de ses côtés et referma la chair à sa place.

TOB 2010 : Le SEIGNEUR Dieu fit tomber dans une torpeur l’homme qui s’endormit ;
il prit l’une de ses côtes et referma les chairs à sa place.

BFC : Alors le Seigneur Dieu fit tomber l’homme dans un profond sommeil.
Il lui prit une côte et referma la chair à sa place.

Glaire : Le Seigneur Dieu envoya donc à Adam un profond sommeil ;
et lorsqu’il était endormi, il tira une de ses côtes, et mit de la chair à la place.

Tséla, le côté

Dans la traduction grecque des LXX, le mot hébreu tséla est traduit en grec par pleurá, mot qui désigne toujours un côté et non une côte, comme c’est malheureusement le cas dans la majorité des Bibles. Dans la Vulgate, saint Jérôme a rendu par unam de costis – « une de ses côtes ».

Alors pourquoi avoir traduit la côte au lieu du côté ? Autrefois, l’idée selon laquelle l’homme aurait une côte (ou une paire de côtes) de moins que les femmes est aujourd’hui complètement abandonnée.

Genèse 2.21 emploie מִצַּלְעֹתָיו – ce qui désigne un côté, et non une de ses côtes. Toutes les fois où ce mot est employé dans l’Écriture, il désigne toujours le côté. Exemple : le côté de l’arche de l’alliance (Ex. 25.12) ; l’autre versant de la colline (2 Sm 16.13). On retrouve cela dans « de même, pour le second côté du tabernacle – לְצֶ֧לַע הַמִּשְׁכָּ֛ן » (Ex. 26.20). Redisons-le « tséla » désigne le côté de quelque chose.

Qu’en était-il du premier être humain ?

Si nous traduisons « tséla » par « un côté », cela implique donc le fait que la femme aurait été façonnée à partir d’une des parties du corps de ce premier être humain, que l’on appelle adamah – celui qui est tiré de la terre. Notons simplement qu’il n’est pas dit qu’adamah est un homme de sexe masculin, car le texte précise que « Et Dieu créa l’adam (le premier être humain) à son image, à l’ombre de Dieu, il le créa ; masculin et féminin, il les créa. » Gn 1.27.

Ce qui fait dire au grand commentateur de la Torah, Rachi de Troyes (1040-1105) que si la création de l’homme et de la femme s’est faite en deux temps distincts, dans un premier temps, l’humanité apparaît sous une forme bisexuée – masculin et féminin, l’adamah, ce premier être humain est une créature à deux visages – le Midrach parle d’un être « androgyne » – et ce n’est que dans un deuxième temps que cet androgyne primitif est coupé en deux êtres sexuellement distincts. On pourrait également dire, en reprenant autrement le propos de Rachi, que le premier récit rend compte, sur le mode de la généralité, de l’apparition d’une humanité caractérisée par son « double visage », sa double dimension masculine et féminine. C’est d’ailleurs ce que dit explicitement Rachi dans son commentaire du Talmud : « Au début, il [l’être humain] était d’un côté masculin et féminin de l’autre côté. » (Traité Berakhot 61a du Talmud de Babylone).

Il va sans dire que cette lecture n’est pas commune dans les églises évangéliques.

Un profond sommeil

Mais reprenons. Dans ce passage, il s’agit bien du côté féminin qui va être extrait de l’adamah. Le récit nous dit que Dieu va plonger Adam dans un profond sommeil. Le mot employé תַּרדֵּמָה – tardemah est le même que nous retrouvons chez Jonas, lorsqu’il descendit au fond du bateau (voir aussi Gn 15.12 et 2 Sam 26.12). Il ne s’agit pas d’un sommeil ou de simplement dormir, mais ce mot implique celui d’une anesthésie ou d’un état semblable au coma. Dieu va alors pratiquer une intervention chirurgicale puis extraire le côté féminin de l’adamah et va aussitôt refermer la chair là même où a eu lieu l’incision. 

Deux êtres complémentaires

On raconte l’histoire suivante :

« Un empereur romain dit un jour à Rabbi Gamaliel : Votre Dieu est un voleur !
Un jour, sa fille entendit son frère se faire railler par un sceptique : Votre Dieu n’est pas vraiment honnête, puisqu’il a pris à Adam un de ses côtés pendant qu’il dormait. (Gen 2.21)
Elle dit à son frère : Laisse, je vais lui répondre.
Elle se tourna vers le sceptique et lui demanda de convoquer un gendarme.
Le sceptique lui demande : Quel besoin as-tu de demander un gendarme ?
Nous avons été volés la nuit dernière, a-t-elle répondu,
d’une coupe en argent et le voleur a laissé à la place une coupe en or.
C’est tout ! dit le sceptique. Je voudrais que le voleur vienne me rendre visite tous les jours dans ce cas.
Et pourtant, tu t’offusques de l’enlèvement du côté d’Adam pendant son sommeil !
Ne savais-tu pas qu’en échange, il a reçu une femme pour être à ses côtés ? »

Cette petite histoire nous apprend que l’homme n’a pas quelque chose en moins mais qu’il a bien plutôt trouvé quelque chose de mieux. Cette autre partie de lui-même, qui font d’eux des êtres complémentaires, indispensable pour l’équilibre. Il en résulte que depuis ce temps, l’homme est sans cesse à la recherche de cette partie, de ce côté perdu. La femme, à l’origine, faisait partie intégrante du corps de l’homme – adamah, avant d’en être détachée, ce qui fait qu’instinctivement, homme et femme ont tendance à vouloir se retrouver et s’unir afin d’être une seule chair, comme la nature l’avait initialement institué et ce faisant, ils reproduisent l’image de Dieu (Gn 1.26).

La femme bâtie du côté, non créée

De ce côté, Dieu va bâtir la femme puis l’amener vers l’homme. Notons que la femme n’a pas été créée, car le verbe hébreu employé בָּנָה banah peut se traduire par construire, édifier, bâtir, ce qui a fait dire à Calvin, et ce, à juste titre, que « le verbe édifier est tout à propos pour montrer que le genre humain, qui était semblable à un édifice commencé, a été parfait et accompli en la personne de la femme. »

Ce verbe banah est à rapprocher de binah car Dieu a doté la femme d’une plus grande intuition, de sensibilité, et d’un discernement plus aiguisé que l’homme.

Paul ira jusqu’à dire dans sa Première lettre aux Corinthiens : « Toutefois, dans le Seigneur, la femme n’existe pas sans l’homme, ni l’homme sans la femme, car de même que la femme a été tirée de l’homme, ainsi l’homme naît par la femme, et tout vient de Dieu ». (1 Cor. 11.11-12)

Homme et femme appelés à marcher côte à côte

La suite du récit nous dit que Dieu a « va-yven » il a bâti le côté qu’il a pris de l’homme en femme. Pour illustrer ce passage Rabbi Yehoshoua de Sikhnin raconte le Midrash suivant :

« Quand Dieu fit la femme, il a réfléchi.
Vais-je la tirer de la tête d’Adam ? Non, car elle va devenir orgueilleuse.
Vais-je la tirer de sa langue ? Non, parce qu’elle va devenir bavarde.
Vais-je la tirer des oreilles d’Adam ? Non, car elle sera derrière les portes à écouter tout.
Vais-je la tirer de son cœur ? Non, car elle sera jalouse.
Alors, je vais la tirer d’un endroit particulièrement intime : sa côte.
Je ne la tire pas de devant pour qu’elle ne se croie pas supérieure à l’homme.
Je ne la tire pas de derrière, qu’elle ne pense pas qu’elle doive être toujours soumise à l’homme.
Je la prends de son côté pour qu’ils sachent qu’ils sont appelés à être unis ensemble et à marcher côte à côte. »

Paul dira aux Éphésiens, en comparant le rapport de Christ à son Église, et ce, pour encourager les maris à aimer leur épouse et à en prendre soin : « Car personne n’a jamais haï sa propre chair, mais il la nourrit et en prend soin, tout comme le Christ le fait pour l’Église, parce que nous sommes membres de son corps [formés de sa chair et de ses os]. »

Nous constatons effectivement qu’il y a progression dans l’ordre de la création.

L’homme est le roi de la création, ayant été créé à la fin. Mais que dire de la femme ? Un roi sans couronne n’est pas roi. C’est pourquoi la femme est la fleur de la création, elle est la couronne de l’homme. 

Première et Seconde Ève

Paul nous parle du Christ comme étant le second Adam, d’où provient le titre de prototokos – premier-né d’une humanité nouvelle. Aussi, très tôt chez les Pères de l’Église, ils y ont vu un parallèle entre la création d’Adam et de la femme. 

Tout comme le premier homme fut plongé dans un coma, ce qui représente une sorte de mort, de même, ils ont fait un rapprochement avec le côté de Jésus qui fut percé une fois qu’il fut mort, donnant ainsi naissance à l’Église. (Jn 19, 34)

Je termine avec Jean-Pierre Camus, (1584-1652) théologien et écrivain français, qui rédigea un commentaire au sujet de la création de la femme à partir de la côte d’Adam : « Et n’allez point leur reprocher, je ne sais quelle faiblesse que vous imaginez en elle. Sachez qu’Adam ne fut fait que de boue, matière molle et lâche : mais Ève d’une côte, matière plus noble, et plus ferme que de la terre détrempée ; que si les hommes sont plus robustes de corps, ils sont beaucoup plus fragiles au péché. »

Sources 

Midrash Rabba Beréchit, Éditions Verdier

Janine Elkouby – Le masculin et le féminin dans l’exégèse de Rachi sur la Genèse, Pardès 2007/2 (N° 43)

Antoine Nouis – L’aujourd’hui de la création, Éditions Olivétan 2018

Jean Calvin – Commentaire biblique, le livre de la Genèse, Éditions Farel 1978

Josy Eisenberg – A Bible ouverte – Tome 1, Éditions Albin Michel 2004

2 Commentaires

  1. Solano Maud

    Commentaire très intéressant. Cette erreur de traduction a entraîné de nombreuses incompréhensions. La création de l’adama avec un côté masculin et féminin m’interpelle particulièrement et me rassure.
    Merci pour cet éclairage sur la parole.

    Réponse
  2. jean marc zunino

    Il est très intéressant de voir les récits sumérien antérieurs a u livre de la genèse. le livre de la genèse en tout cas le début serais donc un plagia des écrits sumérien . par exemple dans le sumérien la femme est créé a partir d’une cote. Et il y a d’autres parallèles .

    Réponse

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