Papias d’ Hiérapolis

Papias d’Hiérapolis (~ 60-165) est l’une des figures emblématiques parmi celles que l’on appelle les Pères Apostoliques. Pour rappel, on appelle les Pères apostoliques les écrivains chrétiens du premier et second siècle, dont l’enseignement est comme l’écho direct de la prédication des apôtres, qu’ils les aient connus personnellement ou qu’ils aient écouté leurs disciples (Johannès Quasten). Polycarpe de Smyrne, par exemple, était disciple de Jean, l’un des douze. Clément de Rome, d’après Irénée de Lyon (Adv.Haer III.3) fut le troisième successeur de Saint Pierre à Rome. Nous avons donc la génération qui succède tout juste aux les douze disciples de Jésus.

Papias fut l’évêque de la ville de Hiérapolis en Asie Mineure, la Turquie actuelle. A côté des ruines d’Hiérapolis se trouve l’actuelle ville de Pamukkale.

Parmi les écrits qui composent les Pères apostoliques, nous en trouvons un qui s’intitule « Papias d’Hiérapolis-Fragments ». Ces fragments ne sont ni plus ni moins que les passages cités par Irénée de Lyon (130-208) et Eusèbe de Césarée (265-339) dans leurs ouvrages. Selon Irénée, Papias aurait, de son vivant, rédigé 5 livres et Eusèbe confirme les propos d’Irénée.

Irénée de Lyon : Voilà ce que Papias, auditeur de Jean, familier de Polycarpe, homme vénérable, atteste par écrit dans le quatrième de ses livres — car il existe cinq livres composés par lui (Adv. Haer. V. 33)

Eusèbe de Césarée : De Papias, on présente, au nombre de cinq, des livres qui sont intitulés (Λογίων κυριακῶν ἐξήγησις) Exégèses des discours du Seigneur. De ces livres, Irénée fait mention comme des seuls qui aient été écrits par Papias, en disant textuellement :  » Papias, lui aussi auditeur de Jean et compagnon de Polycarpe, homme ancien, a témoigné par écrit dans le quatrième de ses livres. En effet, il existe cinq livres composés par lui.  » (Hist Eccl. III.39)

Eusèbe de Césarée n’a pas grande estime pour Papias, il met en doute le fait que Papias ait pu côtoyer les Apôtres du Seigneur lui-même, car dans la préface de son livre, Papias écrit :

«  Pour toi, je n’hésiterai pas à ajouter ce que j’ai appris des presbytres et dont j’ai fort bien conservé le souvenir, pour confirmer la vérité de mes explications. Car ce n’était pas auprès des beaux parleurs que je me plaisais, comme le font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignaient le vrai ; je n’aimais pas ceux qui rapportaient des préceptes étrangers, mais ceux qui transmettaient les commandements imposés par le Seigneur à notre foi et nés de la vérité elle-même. Quand quelque part, je rencontrais ceux qui avaient été dans la compagnie des presbytres, je cherchais à savoir les propos des presbytres ; ce qu’avait dit André ou Pierre ou Philippe ou Thomas ou Jacques ou Jean ou Matthieu ou quelqu’autre des disciples du Seigneur ; ce que disaient Aristion et Jean le presbytre, disciples du Seigneur. Je ne croyais pas que ce qu’il y a dans les livres me fût aussi profitable que d’entendre les choses exprimées par une parole demeurée vivante ». (Hist Eccl. III.39)

On a beaucoup débattu et Eusèbe le premier afin de connaître l’identité de ce deuxième Jean, dit le presbytre. Eusèbe de Césarée poursuit en mentionnant quelques miracles qu’il tient de Philippe et ses filles. Lorsque le Nouveau Testament mentionne ce passage : Nous partîmes le lendemain, et nous arrivâmes à Césarée. Étant entrés dans la maison de Philippe l’évangéliste, qui était l’un des sept, nous logeâmes chez lui. Il avait quatre filles vierges qui prophétisaient (Act. 21.8). En croisant ce passage avec celui de Papias, on peut comprendre que les quatre filles de Philippe restèrent vierges et donc qu’elles ne se marièrent pas. C’est ce que voudrait dire ce verset des Actes. Mais voici le passage en question :

D’autre part, il dit avoir été l’auditeur direct d’Aristion et de Jean le presbytre : il cite en effet souvent leurs noms dans ses écrits et il y rapporte ce qu’ils ont transmis. Il n’était pas hors de propos de rapporter ceci, non plus qu’à ses dires exposés plus haut, d’en ajouter d’autres encore dans lesquels l’auteur nous apprend certaines choses miraculeuses qui lui seraient venues de la tradition. Il a déjà été établi antérieurement que l’apôtre Philippe et ses filles avaient séjourné à Hiérapolis. Il faut maintenant indiquer comment Papias, qui vivait en ces mêmes temps, nous dit avoir entendu d’elles une histoire merveilleuse. Il raconte la résurrection de la mère de Manaïme, arrivée à cette époque-là ; puis, un autre miracle concernant Juste surnommé Barsabas, qui but un poison mortel et par la grâce du Seigneur n’en éprouva aucun mal. Ce Juste est celui qu’après l’ascension du sauveur, les saints Apôtres avaient présenté avec Matthias, après avoir prié, pour que le sort désignât lequel des deux devait, à la place de Judas, compléter leur nombre. Le livre des Actes relate ainsi le fait : « Ils présentèrent deux hommes, Joseph appelé Barsabas, surnommé Justus, et Matthias, et ils prièrent en ces termes.. ». (Hist Eccl. III.39)

Du point de vue eschatologique, là encore, Eusèbe de Césarée tient pour fable et dérisoires les propos de Papias sur l’enseignement d’un certain millénium ou d’un règne de mille ans du Christ sur terre après la résurrection d’entre les morts. Eusèbe le tient pour responsable d’avoir influencé bon nombre d’auteurs avec cette doctrine. C’est là encore un point qui alimente ce mépris envers Papias. Eusèbe ira jusqu’à dire de Papias qu’il est un homme d’intelligence médiocre « comme le montrent ses livres », et il  lui reproche de propager « des enseignements bizarres et fabuleux ».

Le même Papias ajoute d’autres éléments qui lui seraient venus, dit-il, par une tradition orale, telles que certaines paraboles étranges et certains enseignements du sauveur ainsi que d’autres récits tout à fait fabuleux. II dit, notamment, qu’il y aura mille ans après la résurrection des morts, que le règne du Christ sera matériel et aura lieu sur la terre. Je pense que cette conception vient de ce qu’il a mal compris les récits des apôtres et n’a pas vu qu’ils se servaient de figures et s’exprimaient dans un langage symbolique. Il paraît avoir été du reste d’un esprit fort médiocre, comme on peut le conjecturer d’après ses écrits.Cependant il fut cause qu’un très grand nombre d’auteurs ecclésiastiques après lui adoptèrent le même avis que lui ; son antiquité leur était une garantie. C’est ainsi qu’Irénée et quelques autres ont embrassé son sentiment. Dans son ouvrage, il nous donne encore d’autres récits d’Aristion dont nous avons parlé plus haut, sur les discours du Seigneur, ainsi que des traditions de Jean le presbytre auxquelles nous renvoyons les lecteurs désireux de s’instruire.  (Hist Eccl. III.39)

La première génération des Pères ne comportait  quasiment que des millénaristes, à savoir Justin martyr (100-165), Irénée de Lyon (130-208), l’épître de Barnabbé et même Tertullien (155-225). Tous croyaient en un règne terrestre du Messie pendant le millénium. Ce n’est qu’à partir d’Origène (185-254) que cette doctrine sera remise en question. Origène dénonce le chiliasme (mille ans) comme une perversion de l´esprit et une régression vers une vision profane et matérielle de la fin des temps, associée à une vie de plaisirs. Origène fut le premier à allégoriser beaucoup de passages bibliques dont Eusèbe était un fidèle disciple. Origène soutenait d’autre part  que Jésus-Christ n’est fils de Dieu que par adoption. 

Saint Augustin (354-430) était premièrement millénariste avant de devenir évêque d’Hippone, puis finalement il rejeta la doctrine et devint un fervent militant contre ses tenants . Prenant ces propos, il commente : Il faut donc donner un sens spirituel (et métaphorique) à l´Apocalypse de saint Jean : le règne de mille ans sur la terre est celui de l’Église, de la Cité de Dieu enfouie dans celle des hommes (il écrit : « les mille ans de paix ont commencé avec Constantin ») mais qui ne sera vraiment accompli qu’au Ciel, à la fin des temps.

Enfin, toujours Eusèbe de Césarée, qui  nous donne des indications sur la rédaction de l’évangile de Marc repris des écrits de Papias :

Pour le moment, il est utile que nous ajoutions à tout ce que nous avons rapporté de lui la tradition qu’il nous transmet au sujet de Marc qui a écrit l’évangile, voici en quels termes. « Et le presbytre disait ceci : « Marc, étant l’interprète de Pierre, écrivit exactement, mais sans ordre, tout ce qu’il se rappelait des paroles ou des actions du Christ ; car il n’a ni entendu ni accompagné le Sauveur. Plus tard, ainsi que je l’ai rappelé, il a suivi Pierre. Or celui-ci donnait son enseignement selon les besoins et sans nul souci d’établir une liaison entre les sentences du Seigneur. Marc ne se trompe donc pas en écrivant selon qu’il se souvient ; il n’a eu qu’un souci, ne rien laisser de ce qu’il avait entendu et ne rien dire de mensonger ». Voilà ce que Papias raconte au sujet de Marc.  (Hist Eccl. III.39)

Enfin, Papias mentionne très courtement l’évangile de Matthieu :

Il dit d’autre part ceci de Matthieu : « Matthieu réunit les sentences logia (de Jésus) en langue hébraïque et chacun les traduisit comme il put ». (Hist Eccl. III.39)

Cette affirmation prouve qu’à l’époque de Papias, l’œuvre originale de Matthieu avait déjà cédé la place à une traduction grecque. Selon Papias, Matthieu a d’abord réuni les paroles de Jésus, transmises oralement par les disciples et les a ensuite recopiées afin qu’elles ne se perdent.
Saint Jérôme, alors qu’il se trouve en Terre sainte aux environs de 387 pour la traduction latine de la Bible qui deviendra la célèbre Vulgate, note qu’il a pu consulter dans la bibliothèque de Césarée, un exemplaire de Matthieu en hébreu. L’existence d’un manuscrit primitif de Matthieu écrit en hébreu est aussi repris par Origène (185-254) dans son Commentaire sur Matthieu. En effet, ces propos sont repris par Eusèbe de Césarée , Origène note : Comme je l’ai appris dans la tradition au sujet des quatre Évangiles qui sont aussi seuls incontestés dans l’Église de Dieu qui est sous le ciel, d’abord a été écrit celui qui est selon Matthieu, premièrement publicain, puis apôtre de Jésus-Christ : il l’a édicté pour les croyants venus du judaïsme, et composé en langue hébraïque (γράμμασιν Έβραιχοις) (Hist eccl. VI, 25, 4).
Cette affirmation a donné lieu à plusieurs considérations pour re-traduire l’évangile de Matthieu d’après le substrat hébraïque sous le texte grec. Ces travaux ont été menés par l’abbé Carmignac et suivis par Claude Tresmontant.

Dans cet autre extrait, on peut noter qu’à l’époque de Papias, la première épître de Jean et celle de Pierre étaient déjà reconnues et faisant foi. Le  faire passage de la femme accusée pourrait faire référence à Jean 8, mais l’Evangile aux Hébreux, qui pourrait être celui de Matthieu ne fait nullement mention de cet épisode.

Papias se sert de témoignages tirés de la première épître de Jean et de la première de Pierre. Il raconte encore une autre histoire, au sujet de la femme accusée de beaucoup de péchés devant le Sauveur que renferme l’Évangile aux Hébreux. Cela, ajouté à ce que nous avons exposé, n’a pas été marqué sans utilité. (Hist Eccl. III.39)