22 juin 2022
Alexandre Nanot

Job 2.9 : Maudire ou Bénir ?

Sacy 1701 : Alors sa femme vint lui dire : Quoi ! Vous demeurez encore dans votre simplicité ? Maudissez Dieu, et mourez. Martin 1744 : Et sa femme lui dit : Conserveras-tu…
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Sacy 1701 : Alors sa femme vint lui dire : Quoi ! Vous demeurez encore dans votre simplicité ? Maudissez Dieu, et mourez.

Martin 1744 : Et sa femme lui dit : Conserveras-tu encore ton intégrité ? Bénis Dieu, et meurs.

Ostervald 1811 : Et sa femme lui dit : Tu tiens ferme encore dans ton intégrité ! Renie Dieu, et meurs !

Cahen : Sa femme lui dit : Tu tiens encore à ta piété ! Blasphème Dieu, et meurs.

Lausanne : Et sa femme lui dit : Tu demeures encore ferme dans ton innocence ? Bénis Dieu, et meurs !

Chouraqui : Sa femme lui dit : « Tu t’affermis encore en ton intégrité ? Bénis’ Elohîms et meurs ! »

Vulgate : dixit autem illi uxor sua adhuc tu permanes in simplicitate tua benedic Deo et morere

La Septante, qui contient des éléments absents dans le texte massorétique, met dans la bouche de la femme de Job davantage de paroles pour ce même verset : 

« Et bien des jours s’étaient écoulés, et sa femme lui dit : Jusqu’à quand te résigneras-tu disant : J’attendrai encore un peu et je vivrai dans l’espérance de mon salut ? Tout souvenir de toi n’est-il pas effacé sur la terre ? Où sont les fils et les filles, peine et douleur de mes entrailles, pour lesquels j’ai vainement supporté fatigues et souffrances ? Et toi, abandonné de tous, tu es assis dans la pourriture des vers, et tu passes les nuits au serein, tandis qu’errante, je sers à gages, de lieu en lieu, de maison en maison, et que j’attends avec impatience le coucher du soleil pour me reposer des labeurs et des maux qui m’accablent. – Dis donc à Dieu quelque parole et meurs ».

בָּרֵ֥ךְ אֱלֹהִ֖ים וָמֻֽת

litt. : Bénis Elohîm et meurs

Le contexte

Job… Son nom seul suffit pour évoquer la souffrance et la misère dont il fut l’objet. Sur 42 chapitres, 41 nous parlent de ses souffrances. Job a quasiment tout perdu : fils, filles, tout son bétail et un malin ulcère vient couronner le tout.

Le récit fait intervenir sa femme à ce moment-là. Essayons de se mettre à la place de cette mère-épouse. Elle a perdu tous ses enfants et Dieu sait combien doit être douloureuse une telle épreuve. De ses sept fils et ses trois filles, pas un n’a été épargné. En un jour, en une seule heure, tout a basculé pour Job et sa femme.

Quelle est la raison de vivre pour cette femme, qui, privée de ses enfants, se trouve en plus devant un sombre spectacle, celui de voir son mari dans de terribles souffrances insupportables ?


Qu’est-ce que la femme de Job a-t-elle voulu dire ?

L’Écriture nous rapporte une seule phrase provenant de la femme de Job. Cette phrase est souvent mal comprise et mal interprétée. Le mot hébreu est ambivalent, traduit par bénir par une minorité, maudire par la majorité et renier par Ostervald. Alors qui croire et que comprendre ? 

La Bible Bayard rend la phrase ainsi : « Sa femme lui dit : Tiens bon ! Reste un homme bien ! Bénis Dieu, meurs ». On pourrait croire à des paroles de soutien, de réconfort d’une épouse envers son mari.  

Mais la lecture que l’on a d’ordinaire laisserait penser que la femme de Job vient lui asséner comme un coup de grâce. Lui, qui est déjà quasiment au bout du rouleau, voilà que sa femme va lui porter un coup fatal : « Est-ce que tu tiens toujours ferme ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs ! ».

Les Pères de l’Église, qui bien souvent en ont fait une lecture misogyne, tel que St Augustin, n’ont pas pu s’empêcher de faire d’elle une collaboratrice du démon (adjutrix diaboli), voire, la sœur spirituelle d’Eve. 

Néanmoins, nous pourrions penser, que plutôt que de le voir souffrir ainsi, elle encouragerait ce que nous appelons de nos jours l’euthanasie : pour abréger sa souffrance, qu’il se suicide. Pour cela, il n’a qu’à maudire Dieu, qui le frappera ainsi de mort instantanément. Mais là encore, est-ce le véritable sens du texte ? L’exégèse hébraïque permet une pluralité d’interprétation.

Pourquoi maudire Dieu et mourir ? On peut comprendre ainsi : si Job avait en effet maudit Dieu, Dieu l’aurait châtié et ainsi mit fin à sa souffrance.

Bénir ou maudire ? 

Pour en revenir à la question, est-il préférable de traduire בָּרַך par bénir ou maudire ?

On retrouve ce verbe pas moins de 8 fois dans le livre de Job, 4 fois dans le sens de bénir (Jb 1.10 et 21 ; Jb 31.20 ; Jb 42.12) et 4 fois dans le sens de maudire (Jb 1.5 et 11 ; Jb 2.5 et 9).

Ce qui est intéressant dans les 4 derniers passages, c’est que le contexte montre bien qu’il est question de maudire, mais comme ce verbe en hébreu est collé ou proche de la personne de Dieu ou à lui-même, les juifs ne pouvaient se permettre de traduire par maudire, ils ont donc choisi le terme de bénir

Par exemple, Job 1.5 : וּבֵרְכוּ אֱלֹהִים Notez que le verbe barac est rattaché au Nom de Dieu. Bien que le contexte sous-entende que ses fils aient pu profaner le Nom de Dieu, on traduit malgré tout par bénir.  

Autre exemple avec l’épisode de Nabal (1 Rois 21.10-13) où il est écrit : בֵּרַ֥כְתָּ אֱלֹהִ֖ים. Le passage montre bien que celui-ci est accusé d’avoir maudit Dieu, mais comme le verbe est rattaché à Elohïm, on ne peut écrire maudire. Chouraqui a, lui aussi, choisi de traduire par bénir, mais il faut bien sûr comprendre maudire.  

En conclusion 

En conclusion, il est plus juste de traduire littéralement par bénir tout en comprenant qu’il s’agit bien de maudire

Traduire par maudire n’est pas faux, mais dans le domaine de la traduction, il faut aussi prendre en considération le contexte.

Dans ce contexte-ci de Job 2.9, l’hébreu ne peut employer le terme maudire, et par conséquent bénir est le terme choisi, comme l’a bien traduit la Bible de Martin 1744, la Bible de Lausanne et la Bible Chouraqui.

  

 

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